Homophobie à la Ville de Bruxelles ?

Publié le par Nadia Geerts

Depuis quelques jours, médias et réseaux sociaux se font l’écho de la décision d’un instituteur primaire de refuser le poste pour lequel il avait été embauché, au motif que la direction de l’établissement lui aurait demandé de ne pas dévoiler son homosexualité[1]. Homophobie ou tempête dans un verre d’eau ?

L’affaire a d’abord éclaté dans la presse flamande, où il était mentionné que l’enseignant en question souhaitait partir de son vécu homosexuel pour sensibiliser les élèves à la question de l’homophobie[2]. L’enseignant, quant à lui, affirme qu’il n’avait aucunement l’intention de faire la « promotion » de l’homosexualité ou d’avoir une attitude militante, mais que simplement, il refuse de se cacher, comme s’il devait avoir honte de ce qu’il est.

Fort bien. Mais que lui demandait-on au juste ? Et peut-on considérer qu’il a été victime de « discrimination » - comme certains, notamment dans les milieux politiques et associatifs, le prétendent – du simple fait qu’il lui a été demandé de ne pas révéler son homosexualité ?

A mon sens, certainement pas. D’ailleurs, il a été engagé, et c’est lui qui a choisi de ne pas occuper le poste qu’il avait décroché.

Avait-on néanmoins le droit de lui demander de ne pas dévoiler son homosexualité ? Tout dépend, me semble-t-il, de ce qu’on entendait par là.

S’il s’agissait de lui demander de ne pas annoncer de but en blanc aux élèves qu’il était homosexuel, ou même de ne pas en faire état spontanément – par exemple dans le cadre d’une leçon sur la discrimination -, j’estime la demande parfaitement justifiée : il me semble en effet que les élèves n’ont pas à être au courant de tous les aspects de la vie privée de leurs enseignants, et qu’il est essentiel de pouvoir parfois leur dire que certaines choses ressortent du jardin secret de l’enseignant, et qu’il ne souhaite pas les partager avec eux.

S’il s’agissait en revanche de lui interdire de faire ce que tant d’enseignants hétérosexuels font, à savoir mettre une photo de leur conjoint sur leur bureau de classe ou venir accompagnés par leur petite famille lors de la fête de l’école, alors, c’est inadmissible.

Il me semble donc que deux principes doivent guider l’enseignant, mais aussi le chef d’établissement ou tout intervenant en milieu scolaire :

D’abord le principe d’équité : il ne saurait être question, à mes yeux, d’autoriser à un enseignant hétérosexuel ce qu’on ne serait pas prêt à accorder à un enseignant homosexuel. Le mariage homosexuel est autorisé par la loi belge, l’homophobie est passible de poursuites judiciaires, la discrimination sur base de l’orientation sexuelle aussi. Peu importe donc que les enfants ou leurs parents aient parfois des difficultés à accepter l’homosexualité : l’école aussi est là pour rappeler qu’elle n’est ni un crime, ni un délit, ni une maladie, ni une perversion. Ni, soit dit en passant, un choix.

Ensuite la distinction entre vie privée et identité professionnelle. Une distinction qui est notamment au fondement du décret « Neutralité ». Précisons d’emblée que ce décret ne saurait s’appliquer directement à la question ici soulevée, dès lors que l’homosexualité n’est pas une conviction religieuse ou politique, ni même une conviction tout court. Cependant, l’idée sous-jacente à ce décret est bien celle d’une distinction souhaitable entre ce qui ressort de l’identité de chacun et ce qui ressort de sa mission en tant qu’enseignant. Même si on enseigne évidemment avec ce qu’on est, le décret « Neutralité » invite l’enseignant à cultiver son identité professionnelle, et à la distinguer de ce qu’il est par ailleurs et qui n’a pas à être communiqué aux élèves. Non parce qu’il doit en avoir honte, mais parce que cela ne les regarde pas et n’apporte rien à la relation éducative.

Aussi, je persiste à ne pas comprendre les cris d’orfraie de ceux qui voient de l’homophobie dans la demande formulée à l’égard de cet enseignant. D’autant que le fait même que cet enseignant ait cru bon de mentionner son homosexualité lors de son entretien d’embauche me pose question : quel était son but, ce faisant ? S’assurer qu’il n’y avait aucun problème avec cela ? Si tel était le cas, son engagement aurait dû le rassurer. Parler de son projet d’aborder la question avec ses futurs élèves ? Si tel est le cas, je comprends la réponse qui lui fut faite.

Et je m’inquiète de cette propension grandissante à voir dans toute demande de retenue, de réserve dans l’expression de certains aspects intimes de son être une forme larvée de discrimination, voire de « phobie ».

Et à ce propos... Une version actualisée de mon livre "La neutralité n'est pas neutre !" paraîtra normalement en octobre prochain.

[1] Voir par exemple http://www.lavenir.net/article/detail.aspx?articleid=DMF20140822_00516941

[2] voir http://www.standaard.be/cnt/dmf20140819_01223359