De quoi le féminisme est-il le nom ?

Publié le par Nadia Geerts

Le récent débat organisé par le Cercle du Libre Examen de l’ULB a mis en exergue quelques divergences majeures entre certaines féministes et moi, dont la question du voile ne fut que le symptôme. Symptôme d’un désaccord bien plus profond à mon sens, entre celles pour qui le féminisme consiste en la défense des femmes et ceux et celles pour qui il constitue un idéal d’égalité.

A mes yeux, être féministe, c’est défendre le principe d’égalité entre les hommes et les femmes. C’est refuser que l’anatomie ou la biologie constitue l’alpha et l’oméga de la condition féminine – ou masculine d’ailleurs. C’est revendiquer le droit pour les femmes – comme pour les hommes d’ailleurs – de choisir librement leur vie, leur métier, leurs hobbies. C’est vouloir l’émancipation, plutôt que l’enfermement dans des carcans religieux, politiques, culturels, qui dénient à chacun ce droit au libre choix. Etre féministe, c’est d’abord être humaniste.

De ce point de vue, je ne peux me sentir solidaire de toutes les femmes, pour la seule raison qu’elles sont femmes. Cela m’est impossible, pour la simple raison qu’il est des femmes qui font reculer le projet d’égalité entre les hommes et les femmes. Il est des femmes qui, mieux que certains hommes, perpétuent les dogmes du patriarcat dans ce qu’il a de plus insupportable. Des femmes qui pensent que leur devoir est de rester dans l’ombre de leur époux ; des femmes qui estiment qu’on ne saurait être pleinement femme sans être mère ; des femmes qui s’opposent à la contraception ou à l’IVG, des femmes qui perpétuent l’excision, des femmes homophobes, et j’en passe.

Il me semble que les grands combats féministes ont toujours eu maille à partir avec les cléricaux - en ce compris les cléricales. Avec ceux et celles qui, au nom du prescrit religieux, prétendaient confiner les femmes à un rôle subalterne, ou à tout le moins complémentaire à celui des hommes.

La complémentarité, quelle supercherie !

La complémentarité, c’est prétendre que dans tous les domaines de la vie – pas seulement dans celui de l’amour et de la sexualité hétérosexuels – homme et femme sont porteurs de vertus spécifiques. C’est louer la douceur, l’empathie, le sens social, quand ce n’est pas le talent de mère, de cuisinière et de ménagère des femmes, et lui opposer la hardiesse, la combativité, l’assertivité et la force des hommes. C’est préparer le terrain à l’enfermement des uns et des autres dans leurs rôles « naturels », voulus par Dieu.

Or, et les protestations indignées des relativistes n’y changeront rien, le voile est l’expression de cela. Il est le stigmate par lequel certaines femmes musulmanes – pas toutes, loin s’en faut – acceptent de rappeler urbi et orbi qu’elles sont soumises à une obligation de pudeur toute féminine. Il rappelle que la femme est la tentatrice, l’objet du désir, et l’homme le mâle priapique et libidineux dont il convient de brider les pulsions en couvrant ses cheveux, quand ce n’est pas ses formes, son corps, son visage même.

La féministe que je suis ne peut se résoudre à considérer qu’il serait de son devoir de batailler au côté de ces femmes pour qu’elles puissent porter leur voile en tout lieu, au détriment d’autres principes. Cela me semble aussi absurde que de batailler pour que les femmes – et elles seules - obtiennent le droit à un statut de mères au foyer.

Car certes, une telle « conquête » servirait les intérêts de certaines femmes, mais elle ferait reculer le féminisme en faisant reculer l’égalité.

Il me semble qu’un certain féminisme se fourvoie aujourd’hui en déclarant vouloir écouter la parole des femmes, quoi qu’elles disent. D’ailleurs, aucun féminisme ne fait ça. Le féminisme a depuis longtemps, et avec raison, cessé de se pencher avec attention et respect sur la parole des grenouilles de bénitiers dissertant de droit à la vie des fœtus, d’instinct maternel et de nature féminine. Pourquoi n’est-il pas capable d’en faire autant lorsque les grenouilles sont musulmanes plutôt que catholiques ?

Pourquoi, Mesdames les féministes « amies de toutes les femmes », persistez-vous à les traiter comme si elles étaient les victimes de notre intolérance ? Victimes, elles le sont, certes, mais du patriarcat, du machisme, du dogmatisme religieux, du cléricalisme borné. De tout ce que vous avez toujours combattu, avant. Quand elles n’en sont pas les alliées, bataillant pathétiquement pour leur « liberté », c’est-à-dire pour leur droit inaliénable à opter pour la servitude volontaire.

Pour ma part, je ne prétends pas parler à leur place. Mais je parle d’autre chose, sans doute. D’émancipation. D’égalité. D’humanisme.

Et parfois, je me sens bien seule.