Juxtaposition douloureuse

Publié le par Nadia Geerts

Hier, c’était la fête du sacrifice pour les musulmans.

Hier, c’est également le jour où un quatrième otage occidental, le britannique Alan Henning, a été décapité par l’EI, en Syrie.

Lorsque j’ai appris la nouvelle, j’étais dans ma voiture. Plus exactement chaussée d’Haecht, à Schaerbeek. Et j’étais en train de m’étonner, de m’inquiéter même, de n’avoir jusque là croisé que des hommes en djellabah. Oui, je m’inquiétais. Ne me huez pas tout de suite, merci.

Puis je me suis souvenue que c’était le jour de l’Aïd. J’ai vu quantité d’hommes regroupés devant une mosquée, et j’ai compris pourquoi les passants que j’avais croisés peu avant étaient tous habillés de cette manière.

Et puis il y a eu la nouvelle à la radio. La décapitation d’Alan Henning. La coïncidence des deux événements m’a rendu l’annonce encore plus amère. Ainsi donc, pendant que des millions de musulmans dans le monde commémoraient le sacrifice d’Ibrahim, des hommes, musulmans aussi, décapitaient un homme pour la seule raison qu’il était occidental.

Pour ceux qui l’ignoreraient, l’Aïd el Kebir commémore cet épisode où Ibrahim (Abraham pour les juifs et les chrétiens) s’apprête à sacrifier Ismaël (Isaac selon la Bible) en signe de soumission à Dieu. Mais l’archange Djibril (Gabriel) arrête sa main au dernier moment et remplace l’enfant par un bélier, mouton ou agneau, les versions varient. Et surtout, c’est là le plus important, Dieu interdit aux hommes de commettre encore des sacrifices humains.

On pourrait évidemment gloser sur le fait que les braves moutons et autres bestiaux ont fait les frais de cette histoire. Mais ce n’est pas le propos.

Ayant cela en tête, sitôt que j’eus une connexion internet, je postai ce statut sur Facebook : « Nouvelle décapitation. Fête du sacrifice. J'ai mal à la juxtaposition des deux. »

Puis, comme j’avais une journée chargée, je ne m’en souciai plus jusqu’au soir. Où je découvris les réactions outrées que mon statut avait suscitées. Si certains se bornaient à m’accuser de maladresse, estimant mon statut « limite », d’autres allaient jusqu’à m’accuser d’avoir « pété les plombs » et de commettre des amalgames honteux attisant la haine. Mon statut, qualifié de « brève de comptoir du café du commerce », avait pour effet que « toute une communauté pouvait se sentir stigmatisée ». Pire : mes « raccourcis » étaient « bien plus dangereux que la lame des terroristes » !

J’ai eu beau faire pour rectifier le tir, faire comprendre ce que j’avais voulu dire, expliquer qu’il n’y avait dans mon esprit, ni dans mon statut d’ailleurs, pas le moindre amalgame, je sens bien que persiste un malaise. D’abord chez ceux qui, tout en reconnaissant que je n’ai pas eu l’intention d’amalgamer, estiment qu’il est de ma responsabilité d’intellectuelle, de « leader d’opinion », de « philosophe » de réfléchir aux interprétations possibles de mes écrits, autrement dit de tourner sept fois mon clavier dans ma main avant d’écrire une ligne. Mais ensuite et surtout chez moi.

Oui, ce perpétuel soupçon me fatigue, mais au-delà m’inquiète profondément. Comme si décidément, certains alimentaient la fracture entre « eux » et « nous », considérant systématiquement que « nous » devions être irréprochables, ne pas stigmatiser, ne pas attiser de sentiments haineux, peser nos mots, nos gestes, nos actes, nos sous-entendus, les interprétations possibles, etc. Alors qu’ « eux » seraient dispensés de tout cela, car d’avance du bon côté, celui des opprimés, des stigmatisés, des persécutés, des ostracisés, de ceux qui expriment, quand ils dérapent – car si si, Mesdames et Messieurs les bien-pensants, ça « leur » arrive aussi - , une souffrance légitime, un malaise bien compréhensible, un sentiment de rejet, voire d’exclusion.

Quand une étudiante en sciences politiques à Aix-en-Provence, entièrement voilée de noir, est accusée par son professeur d’être un « cheval de Troie de l’islamisme », une partie des étudiants se lève, offusquée, et quitte l’auditoire. Et l’enseignant est mis sur la sellette, sommé de se justifier, peut-être même risque-t-il son poste.

Oui, il est de bon ton, mais peut-être même est-il devenu normal de se sentir solidaire de la malheureuse étudiante ainsi ostracisée. Il faut la comprendre, elle est là pour étudier, elle a le droit de porter un voile dans l’enceinte de l’université, elle ne fait rien de mal… Mais l’enseignant, lui, on n’est pas censé le comprendre. Et ce n’est pas parce qu’étant enseignant, il serait sensé être plus instruit, plus éclairé, non : c’est parce qu’il est l’un des « nôtres », face à « eux ».

Personne, aucune voix ne s’élève pour dire à cette jeune femme que oui, son enseignant a des raisons d’être effrayé par son voile. Personne pour lui expliquer qu’en choisissant de le porter, ici, en Occident - à l’heure où les islamistes imposent cet accoutrement aux femmes partout où ils le peuvent, à l’heure aussi où ils ont déclaré la guerre à l’Occident en filmant des décapitations d’otages britanniques ou américains – elle ne peut ignorer qu’elle risque d’être perçue comme un soutien à ces barbares. Et qu’elle doit s’attendre, peut-être, à devoir « rendre compte » de son « choix », c’est-à-dire en assumer la responsabilité, tout comme j’assume la responsabilité de ce que j’écris.

Personnellement, je pèse mes mots avec le plus grand soin. Contrairement à ce que certains amis bien intentionnés ont pu dire pour ma défense, je n’ai pas écrit ce statut sous le coup de l’émotion. J’en ai pesé chaque mot, je l’ai réfléchi soigneusement. Je sais trop à quel point les mots sont importants, et à quel point « mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde » (Camus).

Nous vivons décidément dans un drôle de monde, où ceux qui critiquent avec le plus de virulence la théorie du « choc des civilisations » sont à la fois ceux qui l’alimentent en adoptant une attitude systématique de soupçon envers ceux qui, comme moi, expriment une inquiétude légitime avec toutes les précautions d’usage, tout en trouvant mille et une excuses aux propos, actes, comportements objectivement inquiétants que peuvent adopter certains de nos concitoyens musulmans.

Il faudrait décidément en finir avec cette attitude compassionnelle qui dessert la cause qu’elle prétend servir. Des intellectuels issus du monde musulman appellent d’ailleurs cela de leur vœux, tels Abdennour Bidar (voir http://www.mezetulle.net/article-lettre-ouverte-au-monde-musulman-par-a-bidar-120636440.html#fromTwitter). Puissent-ils enfin être entendus, pour qu’ensemble nous sortions de ce grand western qui fait des uns les éternelles victimes, des autres les éternels coupables.