Charlie et les musulmans

Publié le par Nadia Geerts

Ces derniers jours, comme ce fut le cas à intervalles réguliers depuis le 11 septembre 2001, un débat agite la toile : celui de savoir s’il faut que les musulmans s’expriment, se désolidarisent, se distancient de l’attentat commis contre Charlie Hebdo ce 7 janvier 2015.

Certains s’indignent qu’une telle idée puisse effleurer qui que ce soit de sensé, partant d’un principe qui m’est cher, selon lequel la citoyenneté surpasse tout, et qu’on ne peut à la fois se réclamer des idéaux universalistes républicains et renvoyer les musulmans à leur supposée communauté, le tout en les sommant de s’en dégager.

D’autres estiment qu’il est du devoir de tout musulman de clamer haut et fort qu’il est Charlie, afin qu’aucun doute ne puisse subsister sur sa loyauté première.

Ma position en la matière est plus nuancée.

1. J’estime que nul n’a à décider pour quelqu’un qu’il est musulman (sur base de son physique, de son patronyme, de son origine ethnique…) et à l’assigner de ce fait à prendre position. Ce serait en effet à peu près aussi absurde que de considérer que tous les « blancs » sont catholiques et donc complices de la pédophilie de certains prêtres. En ce sens, l’interpellation de Rokhaya Diallo par Ivan Rioufol est choquante, puisqu’il a, selon ses propres mots « sommé » la journaliste, musulmane, de se désolidariser des attentats, suscitant ses larmes et sa colère :

« Je me sens visée. J'ai l'impression que toute ma famille et tous mes amis musulmans sont mis sur le banc des accusés. (….). Est-ce que vous osez me dire ici que je suis solidaire ? (…) Vous avez vraiment besoin que je verbalise que je suis aussi choquée que vous ? (…) Je suis extrêmement choquée par ce que vous êtes en train de dire Ivan Roufiol ».

2. J’estime également que, dans une société idéale (1), les appartenances communautaires – qu’elles soient religieuses, ethniques, sexuelles,… - seraient subsumées par une seule et même appartenance citoyenne. Il n’y aurait alors plus de noirs, de juifs, de femmes, de vieux, de roux, de roms ni de musulmans, mais seulement des hommes, des citoyens libres et égaux en dignité et en droits dont nul ne s’aviserait d’attendre qu’ils s’expriment autrement que comme tels. C’en serait enfin fini de la valse des étiquettes, des assignations identitaires et du repli communautaire, et nous pourrions vivre en paix dans une douce indifférence à nos différences, pénétrés de l’importance et de la beauté de ce qui nous rassemble.

3. Mais nous ne vivons pas dans ce monde idéal. Dans notre monde, des gens se font exploser dans des tours ou des trains pour combattre un Occident dégénéré et mécréant. Dans notre monde, des gens vocifèrent par milliers dans les rues du monde entier pour dénoncer les caricatures qu’un dessinateur danois a faites du prophète Mahomet. Dans notre monde, des fous de Dieu abattent froidement des hommes parce qu’ils étaient libre-penseurs ou juifs. Dans notre monde, des élèves justifient ces crimes au nom d’un relativisme malsain, sur l’air du « Ils l’ont quand même un peu cherché… ». Et ces gens le font au nom de l’islam et du respect qui lui serait dû.

J’aimerais qu’ils ne fassent rien de tout cela. J’aimerais que personne ne commence plus jamais une phrase par « Moi, en tant que musulman… » - ou en tant que juif, ou en tant que femme, ou en tant que belge,… lorsqu’il s’agit de défendre des principes. J’aimerais que ce soit notre humanité qui s’exprime, et rien qu’elle.

Mais on n’en est pas là. Et je comprends, et je partage l’inquiétude de ceux qui voyaient hier des milliers de musulmans descendre dans les rues « en tant que musulmans » pour crier leur révolte qu’on ait caricaturé leur prophète, et qui aimeraient assister à une telle mobilisation pour que, de la même manière, des milliers de musulmans dénoncent les crimes odieux commis au nom de l’islam.

Certains le font. Des intellectuels, des dessinateurs, des responsables de mosquées font entendre leur voix, disent que c’est intolérable. J’ignore si c’est suffisant.

Je pense que notre société démocratique vient de subir un choc terrible. Certains ont parlé d’un 11 septembre français, et personnellement, je le vis comme ça. Des gens sont morts parce qu’ils pensaient librement, parce qu’ils exorcisaient les démons de l’humanité par le rire, parce qu’ils étaient pleinement humains. Je ne sais ce qu’il est juste de demander à nos concitoyens musulmans. Je pense, plus exactement, que nous n’avons certainement pas à les sommer de dire quoi que ce soit, mais que nous avons un besoin urgent qu’ils aient la maturité de prendre la parole pour nous rassurer, pour que demain nous puissions faire encore société ensemble.

Je m’opposerai toujours à quiconque désignera qui que ce soit nommément parce que supposé musulman, le sommant de se distancer. Mais je remercie d’ores et déjà du fond du cœur tous ceux qui comprendront que lutter conte l’islamisme et ce que certains appellent « islamophobie » passera nécessairement par l’établissement d’un cordon sanitaire strict vis-à-vis des adversaires de la liberté. En ce compris la liberté de basphémer. Aujourd’hui, nous avons plus que jamais besoin de leur aide.

(1) société idéale que défendait d'ailleurs Charb ici en 2011: http://www.liberation.fr/culture/2015/01/10/charb-en-2011-j-en-ai-marre-qu-on-s-inquiete-de-voir-les-musulmans-moderes-ne-pas-reagir_1177658