Je suis Charlie

Publié le par Nadia Geerts

Je suis Charlie

Ce billet ne sera pas politiquement correct. Pas respectueux. Pas soucieux de ne pas blesser les sensibilités. Il sera à l’image de ce que je suis aujourd’hui : profondément triste, mais aussi et surtout terriblement en colère, que dire ? En rage.

En rage bien sûr contre ces salauds qui ont abattu froidement 12 personnes. Et pas n’importe lesquelles : des dessinateurs, des journalistes qui incarnaient les valeurs auxquelles je tiens : la liberté, évidemment. L’antiracisme, la laïcité, la république. Mais aussi l’irrévérence, l’esprit potache de ceux qui savent qu’il faut rire de tout, surtout de ce qui est sérieux, surtout de ce qui est sacré.

En rage aussi contre ceux que j’appelle les Charlie de la 25è heure, ceux qui se découvrent soudain des élans de solidarité avec Charlie Hebdo alors qu’ils le condamnaient durement en 2006, lors de l’affaire des caricatures de Mahomet, l’accusant alors de « jeter de l’huile sur le feu ».

Jeter de l’huile sur le feu ?? Ce serait drôle si ce n’était pas si triste… Rappelons que si Charlie a publié les 12 caricatures du Jyllands-Posten, c’est déjà parce que l’auteur d’une des caricatures, Kurt Westergaard, était menacé de mort pour avoir osé représenter le prophète avec une bombe dans le turban. Et non seulement cela, mais les manifestations violentes, attentats contre des ambassades danoises, mises à prix de la tête du dessinateur, boycotts de produits danois, s’étaient alors multipliées pendant des mois.

Et si le Jyllands-Posten avait publié ces caricatures, c’est parce que personne ne voulait illustrer le livre d’un écrivain, Kare Bluitgen, sur la vie de Mahomet, et ce depuis que Théo Van Gogh avait été assassiné en 2004.

Et si Théo Van Gogh avait été assassiné, c’était parce que ce réalisateur néerlandais avait réalisé un court-métrage sur l’islam, Submission. Un court-métrage qualifiant les musulmans d’ « enculeurs de chèvres » et Mahomet de « violeur de petites filles ».

Ça vous choque ?

Je vais vous dire : je m’en fous.

Moi, ce qui me choque, c’est qu’on puisse tuer des gens, en 2004 ou en 2015, parce qu’ils ont le tort de dire des choses qui choquent.

Alors oui, pour montrer son soutien au journal danois, Charlie Hebdo avait republié les caricatures, assorties d’une treizième, réalisée par Cabu, montrant Mahomet la tête entre les mains, se lamentant : « C’est dur d’être aimé par des cons ! ».

Et il s’est trouvé des cul-bénis, des précautionneux, des midelmatiques, des enculeurs de mouches – plus difficile que les chèvres – pour tortiller du croupion en invoquant la nécessité de comprendre la sensibilité des musulmans outragés, de calmer le jeu, de ne pas échauffer les esprits, au besoin en s’excusant platement.

Mais s’excuser de quoi, bon sang ? S’excuser d’oser penser que l’islam est atteint d’une maladie grave, mortelle même, appelée « islamisme » ? S’excuser d’avoir osé traduire cette maladie par un dessin, juste un petit dessin ? Depuis le 11 septembre, le monde est régulièrement ensanglanté par des attentats commis par des islamistes. Il ne se passe guère de jour sans qu’on lise dans la presse un nouveau méfait commis par un fêlé du bulbe se revendiquant de l’islam. Et on voudrait que les non-musulmans dans leur ensemble reconnaissent la bouche en cœur et sans réserve aucune que l’islam est une religion de paix et d’amour ?

Faudrait pas déconner, non plus.

Je ne sais pas ce qu’est le « vrai » islam, et j’ai tendance à penser qu’il n’y a pas plus de vrai islam qu’il n’y a de vrai catholicisme ou de vrai judaïsme. Il y a des hommes et des femmes qui se réclament de telle ou telle religion, pour le meilleur ou pour le pire. Mais je ne peux pas en vouloir à ceux qui, quand on leur dit « islam », ne voient pas des danseuses orientales se déhanchant au son d’une flûte de pan dans un jardin digne des Mille et une Nuits où le nectar coule à flots, mais des imbéciles sanguinaires tranchant des têtes en éructant « Allah Akhbar ».

Alors, si on veut changer la vision de l’islam, faudrait peut-être arrêter de buter tous ceux qui s’en méfient un tantinet, à force de le voir brandi aux sauces les plus sanguinaires, et que certains musulmans fassent du combat contre l’islamisme leur priorité, plutôt que de dépenser une énergie phénoménale à dénoncer l’islamophobie et à faire interdire des publications jugées blasphématoires.

Je suis certaine que la plupart des musulmans n’approuvent pas cet attentat contre Charlie Hebdo. Mais je suis tout aussi sûre que beaucoup d’entre eux désapprouvent les caricatures qu’il a publiées en 2006. Et c’est bien là qu’est le problème : entre dénonciation des assassinats et dénonciation des caricatures, ils n’arrivent pas à choisir. Dire « Je suis Charlie », ça leur arracherait la gueule. Alors ils ne disent rien, ou ils disent « Je suis Charlie, mais… » ou « Je ne suis pas Charlie, mais… ».

Alors soyons clair : j’aime mieux encore cette attitude-là que celle des précédents, ceux qui tout-à-coup deviennent Charlie, alors qu’ils le traînaient au tribunal en 2006, alors qu’ils appelaient à ne pas jeter d’huile sur le feu et à avoir une attitude « responsable ».

Mais reste qu’on a un problème, un vrai problème : comment faire pour continuer à faire monde commun avec ceux-là qui estiment que leur sacré doit être respecté absolument ? Avec ceux qui, sous prétexte qu’un dessin serait de mauvais goût, ont le très mauvais goût de penser qu’on devrait en interdire la diffusion ?

Ceci me fait penser à ce qu’écrivait Diderot : « (…) demandez au vicaire de votre paroisse, de ces deux crimes : pisser dans un vase sacré, ou noircir la réputation d’une femme honnête, quel est le plus atroce ? Il frémira d’horreur au premier, criera au sacrilège ; et la loi civile, qui prend à peine connaissance de la calomnie, tandis qu’elle punit le sacrilège par le feu, achèvera de brouiller les idées et de corrompre les esprits ».

Nous ne sommes plus en 1796 et aujourd’hui, on peut pisser dans un vase sacré sans encourir les foudres de la loi. Ce dont ne se privait pas Charlie Hebdo. Mais il ne faudrait pas que demain, par la faute de ces obscurs illuminés, nous nous retenions de pisser pour éviter d’être tués.

Aussi, comme je l’écrivais en 2012,

« C’est pour cela que je soutiens Charlie Hebdo. Parce que, comme d’autre dessinateurs et bien plus que la presse écrite en général, ils ruent dans les brancards. Certes, ils le font sans délicatesse, sans respect, peut-être même parfois sans grande intelligence. Mais ils réaffirment que non, l’intimidation, la menace, le terrorisme ne passeront pas. Que oui, plus l’islam servira de prétexte à des fous furieux, plus il sera caricaturé. Parce que cesser de le faire, ce serait accepter leurs diktats. Parce que le rire, c’est aussi un moyen de défense. O combien plus intelligent, ô combien plus salutaire qu’une ceinture d’explosifs.»[1]

Non, vous ne nous ferez pas taire. Au contraire, nous serons toujours plus nombreux à vous résister, toujours plus nombreux à nous dresser contre vous qui voulez nous museler. Parce que ce à quoi vous vous attaquez, c’est ce que nous avons de plus cher. C’est la seule chose qui nous arrache à l’animalité. C’est la liberté. Et vous devrez apprendre à vivre avec notre liberté. Vous devrez apprendre à supporter nos textes, nos dessins, nos films, nos œuvres d’art qui vous choquent, vous heurtent dans ce que vous avez de plus cher, à savoir votre religion. Fermez vos yeux si vous ne voulez pas voir, bouchez vos oreilles si vous ne voulez pas entendre, car nous ne nous tairons pas.

« Ami, si tu tombes

Un ami sort de l'ombre

A ta place »

[1] http://nadiageerts.over-blog.com/article-qui-incite-a-la-ha…