Le pathétique petit doigt de l’équidistance

Publié le par Nadia Geerts

Je savais que le formidable élan de solidarité qui a fait descendre des millions de personnes dans les rues pour clamer « Je suis Charlie ! » ne durerait pas. Je savais que le choc serait rude, que les « mais… » ne tarderaient pas, et peut-être finiraient même par prendre le dessus. Et c'est la forme de l’équidistance que cette consternante relativisation a choisi de prendre.

Avec Yasmina Khadra d’abord, expliquant doctement que « L’amalgame entre Islam et terrorisme est le produit d’un « affrontement des extrêmes ». « En France la liberté d’expression est sacrée. Dans les pays musulmans la religion est sacrée. Tous les deux ont raison de défendre leurs valeurs et tous les deux ont tort d’imposer leurs valeurs aux autres. C’est au plus intelligent et au plus cultivé de faire certaines concessions. Il faut respecter la foi des autres ». [1]

Ainsi donc, au sacré des uns répondrait le sacré des autres, et basta. Soyons les plus intelligents, et bouclons-là. Et tant pis si du coup, les imbéciles assourdissent la Terre de leurs stupidités. Et sinon, ne nous plaignons pas de nous ramasser encore un attentat sur le coin de la figure : on l’aura au fond bien cherché.

Sauf que si, en effet, la liberté d’expression est une valeur socle de nos démocraties modernes, je cherche en vain un défenseur de la liberté d’expression qui aurait tué 17 personnes, ou même une seule, pour défendre cette liberté d’expression. Si opposition il y a, c’est entre ceux qui estiment qu’on ne tue pas un être humain, et entre ceux qui estiment au contraire qu’on peut l’abattre, pour peu qu’il soit caricaturiste, Juif, homosexuel, apostat, femme, bloggeur, chrétien, j’en passe et des « meilleures ».

En matière d’équidistance, on a aussi pu assister à une poussée de fièvre des aficionados de la position « middelmatique » entre Juifs et musulmans.

D’abord avec Henri Goldman, opposant la couverture de Charlie Hebdo illustrant un musulman disant « 100 coups de fouet si vous n’êtes pas morts de rire » et son détournement par Joe Le Corbeau faisant dire à un Juif « 1 millions de rabais sur les 6, en échange de la Palestine ! » et écrivant très sérieusement que

« Il est temps de se demander pourquoi, des deux caricatures qui illustrent ce billet, la première (de Charlie Hebdo) relèverait de la satire antireligieuse protégée par la liberté d’expression et pourquoi la deuxième (détournement de la première par Joe le Corbeau, un émule de Dieudonné) est perçue comme une caricature antisémite – donc raciste – insupportable ayant recours aux pires stéréotypes. Cette impression de « double standard » n’a pas fini de faire des dégâts. »[2]

La réponse à cette question est pourtant simple : la première grossit un fait réel (les islamistes ont effectivement une fâcheuse tendance à recourir aux coups de fouet pour punir les "déviants") tandis que la seconde ne se fonde sur aucune base réelle, à moins de considérer, comme Joe le Corbeau, que les Juifs sont en effet tellement animés par l'appât du gain qu'ils seraient même prêts à négocier le nombre de victimes de la Shoah en échange de la Palestine. ce qui ne serait pas encore grave en soi si le but était de faire rire des antisémites, voire de pratiquer un humour « bête et méchant » qui ne dit encore rien de ce que pense réellement son auteur.[3] Or, Dieudonné, dont Joe le Corbeau est une émule, a cessé depuis bien longtemps d’être un humoriste : très exactement le jour où il a commencé à tenir en interview, mais aussi dans des meetings politiques, les mêmes propos antisémites et négationnistes que lors de ses spectacles.

Puisque la question semble désormais être : « N’en fait-on pas un peu trop pour défendre les Juifs, alors qu’on stigmatise sans problème l’islam ? »[4], mentionnons encore Irène Kaufer, dans deux publications récentes sur son mur Facebook :

« Dimanche dernier, Jean-Claude Marcourt a repris la phrase de Manuel Valls : "La Belgique (la France) sans les juifs ne serait pas la Belgique (la France)". Si on y réfléchit, cette phrase est horrible : aux juifs elle dit qu'ils ne sont pas vraiment des citoyens comme les autres (est-ce qu'on dirait : "Sans les Bruxellois, la Belgique ne serait pas la Belgique" ?), et aux autres (plus précisément, aux musulmans) qu'en ce qui les concerne, le pays pourrait très bien s'en passer... »

« Personne ne pense sérieusement qu'on peut rire de tout. Ici on s'est indigné (à juste titre) quand l'Iran a organisé un concours de caricatures de la Shoah ; et la France elle-même, si soucieuse dans les discours de liberté d'expression, envoie en prison des jeunes qui se sont moqués des attaques terroristes. En fait, tout le monde a ses "vaches sacrées" ; mais les nôtres nous paraissent "naturelles" tandis que celles des autres seraient la preuve d'une sensibilité "excessive".

Passons sur cette dernière citation, qui ne fait que dire autrement la même chose que Yasmina Khadra, et attardons-nous sur la première, qui a à tout le moins l’immense mérite de boucler la boucle :

4 personnes ont été abattues lors d’une prise d’otage dans une épicerie casher. Ces personnes étaient très vraisemblablement de confession juive. Du coup, on se sent obligés de rendre hommage aux Juifs, sans qui la France (ou la Belgique, puisque nous avons eu, de notre côté, l’attentat commis contre le musée juif) ne serait pas ce qu’elle est. Mais de ce fait, on oublie les musulmans, voire même on suggère qu’eux n’ont rien apporté à la Belgique.

Mais qu’est-ce que c’est que ce délire ? N’y aurait-il pas au contraire une monstrueuse inconvenance, alors qu’il s’agit de dénoncer un crime antisémite pour ce qu’il est, de s’empresser d’ajouter qu’on est très contents aussi d’avoir sur notre territoire des musulmans – et pourquoi pas des athées, des bouddhistes, des végétariens et des footballeurs, tant qu’on y est ?

Faudrait-il s’excuser de parler spécifiquement des Juifs lorsque c’est en effet en tant que Juifs qu’ils ont été assassinés ?

Et qu’on ne me parle pas des victimes collatérales que seraient les musulmans, à qui il faudrait témoigner de l’empathie parce que ça doit être difficile d’être musulmans aujourd’hui, après ce qui s’est passé. C’est certainement vrai. Mais d’une part, il y a un moyen très simple d’éviter les amalgames et la stigmatisation : c’est de dénoncer tous ensemble le fléau de l’islamisme. Et sans « oui mais ». Clairement. Sans ambigüité. D’autre part, il y a une singulière indécence à renvoyer dos-à-dos Juifs et musulmans, ou plus exactement à les englober dans une commune empathie, comme s’ils étaient également victimes. Lorsqu’un attentat commis par des non-musulmans contre un lieu de culte musulman fera des morts, ici, en France ou en Belgique, il sera bien temps – et bien nécessaire – de rendre hommage aux victimes musulmanes du fanatisme anti-musulman.

Au rayon de l’équidistance, la perle revient sans doute à Marc Jacquemain, qui titrait le 12 janvier 2015 l’un de ses articles ainsi : « Douze morts et deux mondes ».

La date est importante, puisque le 12 janvier, comme cela n’aura échappé à personne, c’est après le 9, jour de la prise d’otage qui a fait 4 morts. J’y reviendrai. Et les deux mondes, c’est évidemment le monde qui s’interroge sur la responsabilité « occidentale » dans ces morts, versus celui que de telles questions n’effleurent jamais.

Donc, Marc Jacquemain nous parle de 12 morts. Et de charitables internautes lui font alors remarquer qu’il n’y en a pas 12, mais 17, et que c’est quand même un peu dommage d’en passer 5 sous silence. Alors, que fait Marc Jacquemain ? Je vous le donne en mille : il modifie son titre en « Vingt morts et deux mondes ». Et il s’en explique ainsi :

« J'ai un peu vite repris les titres de la presse et titré mon billet sur 12 morts. Ce qui est faux évidemment, puisqu'il y a eu des assassinats ailleurs qu'à Charlie. Je n'ai jamais eu l'intention de nier ces assassinats (comme certains m'en ont accusé), j'ai seulement écrit un peu vite. J'ai donc commis l'erreur que je reproche souvent à la presse; Je l'admets sans détour et je m'en suis excusé auprès de ceux qui me l'ont fait remarquer (c'est la quatrième fois, pour ceux qui ont lu tous les commentaires)

Mais comment rectifier ? Certains m'ont proposé "17 morts". Mais je ne peux pas accepter l'idée que les terroristes exécutés (même si je ne crois pas que la police pouvait faire autrement) ne soient pas des "morts". Ce ne sont pas des "victimes" mais c'étaient des êtres humains et ils sont morts. ».

Remarquable manière d’occulter la question de la responsabilité individuelle. Car si l’on titre sur 12 ou 17 morts, il est évident que les responsables de ces morts sont les trois terroristes. Mais si l’on titre sur 20 morts, cela devient des morts sans meurtrier, en somme, des morts « dans l’espace ». Morts d’on ne sait quoi, par la faute d’on ne sait qui.

Parce que si on nomme les Juifs assassinés, alors il faut aussi nommer les terroristes exécutés. Et tant pis si du coup, et même si Marc Jacquemain s’en défend, on dirait qu’on est en présence de 20 victimes d’un mystérieux tueur.

Dans un monde idéal, nous serions tous des humains, sans plus. Non que nos différences seraient niées, mais elles seraient subsumées, transcendées en quelque sorte, par notre commune humanité.

Mais nous ne sommes pas dans un monde idéal. Nous sommes dans un monde ou des islamistes tuent des Juifs parce qu’ils sont Juifs. Nous sommes dans un monde ou des gens expriment leur désaccord par la parole, l’écriture, le dessin, éventuellement la plainte en justice, tandis que d’autres recourent à la violence et au meurtre. Et tant que nous serons dans ce monde, nous devrons nous faire un point d’honneur de nommer les choses, plutôt que de nous cacher derrière le pathétique petit doigt de l’équidistance.

[1] http://www.elwatan.com/actualite/yasmina-khadra-je-n-ai-pas-le-droit-d-etre-charlie-18-01-2015-285320_109.php

[2] http://blogs.politique.eu.org/Musulmans-avec-majuscule

[3] voir à ce sujet http://nadiageerts.over-blog.com/article-on-peut-rire-de-to….

[4] Une question que j’avais déjà traitée ici en 2010: http://nadiageerts.over-blog.com/article-lettre-ouverte-a-une-jeune-inconnue-58619866.html