De la hiérarchisation des crimes

Publié le par Nadia Geerts

De la hiérarchisation des crimes

Ces dernières semaines, suite aux attentats de Paris et de Copenhague, on assiste sur les réseaux sociaux à une prolifération de propos lénifiants. Dans un souci de « vivre ensemble », il faudrait visiblement, pour certains, cesser de pointer du doigt l’islam(isme), ou à tout le moins faire dans le même temps notre autocritique, dans un souci d’élémentaire équité, voire d’honnêteté intellectuelle.

Deux exemples parmi d’autres : d’abord ce dessin d’Eneko, ironisant sur le fait que nous, Occidentaux, qualifions de « sauvages » les auteurs des attentats, en oubliant que nous tuons, nous aussi, mais pour des motifs différents : des motifs économiques.

Comme s’il y avait, dans les rues de Bruxelles, de Madrid ou d’Oslo, des méchants capitalistes flinguant à bout portant de malheureux sans abris, ou prenant en otage des demandeurs d’emploi avant de les décapiter devant une caméra pour faire peur aux autres précarisés…

On me dira que non, bien sûr, mais que l’indifférence avec laquelle nous laissons mourir des humains exclus du système est tout aussi barbare, et bien plus cynique.

Je m’inscris radicalement en faux contre ce raisonnement : tout comme il y a une différence entre précipiter un chat vivant contre un mur et ne pas recueillir un chat errant qui crève de faim et de froid, il y a une différence fondamentale entre le meurtre délibéré et la non-assistance à personne en danger. Dire cela n’équivaut en rien, dans mon esprit, à absoudre le système capitaliste de ses torts, mais revient à refuser la mise sur le même pied de choses fondamentalement différentes. Personne ne veut la mort des sans-abri. Le problème est que, très certainement, trop peu de gens veulent vraiment qu’ils vivent. Les exclus meurent de notre indifférence, pas de par notre volonté délibérée – et agie ! – de les voir mourir.

Si le droit s’est donné tant de peine à classifier et hiérarchiser les délits et crimes, ce n’est certainement pas pour en revenir à de tels raisonnements binaires, qui font l’économie de toute nuance et, partant, de toute intelligence d’un fait donné.

L’autre exemple est issu du blog d’Irène Kaufer, où elle publie un article intitulé « Dois-je partir ? »[1]. Article qui établit un parallèle entre un juif et une musulmane : tous deux sont « de plus en plus en proie à « des mots blessants et plaisanteries douteuses ». Le premier constate la montée de l’antisémitisme (« Toulouse, Bruxelles, Paris, Copenhague... sans compter les attaques contre des lieux de culte, des profanations de cimetières, des agressions verbales ou même physiques contre des garçons qui portent la kippa. Tu te moquais de ceux qui voyais de l'antisémitisme derrière chaque critique d'Israël ; tu n'es plus aussi sûr de toi. »), tandis que la seconde voit la montée de l’islamophobie (« contrôles policiers au faciès, refus d'emploi, .. sans compter les attaques contre des lieux de culte ou des agressions, verbales ou parfois même physiques, contre des femmes voilées. Tu te moquais de ceux qui voyaient de l'islamophobie dans chaque exhortation à te démarquer des bourreaux tuant au nom de cette religion qui est aussi la tienne ; tu n'es plus aussi sûre de toi. »)

Le Juif constate qu’il n’oserait pas sortir avec une kippa sur la tête, et la musulmane – je vous le donne en mille ! – qu’elle n’oserait pas s’afficher avec un « foulard ».

Sauf que…

Sauf que les « ministres, médias, intellectuels », se bousculent pour retenir le Juif, tandis que les mêmes « détournent la tête sans voir ta détresse, le peuple des forums te lance au visage : allez vas-y, casse-toi, sans toi ce pays sera à nouveau notre pays, avec ses racines, avec ses valeurs ! »

Cet article, une foi encore, m’a ulcérée par sa posture relativiste : une fois encore, il s’agissait de dire aux juifs qu’on comprenait bien leur inquiétude, mais qu’il fallait bien reconnaître qu’ils n’en avaient pas l’exclusivité, et que les musulmans, eux aussi, étaient en butte à …

A quoi, en fait ? Oui, à de l’hostilité. Oui, à des discriminations sur base de leur physique ou de leur patronyme (mais je suis certaine qu’il est plus difficile de s’appeler Ahmed et d’être athée que Michaël et être converti). Oui, à une société de plus en plus laïque qui exige de tous davantage de retenue dans l’expression de leur « appartenance » religieuse. Mais non, pas à des attentats terroristes. Et certainement pas des actes terroristes commis par des juifs.

Le plus affolant, c’est que faire remarquer ça m’a fait accuser sur les réseaux sociaux de tous les maux de la terre : j’essentialiserais les musulmans, j’attiserais la haine entre juifs et musulmans, je me rendrais coupable de judéophilie et, bien sûr, d’islamophobie. Je pratiquerais la concurrence victimaire. Mais je dois le plus énorme à Ettore Rizza, qui après avoir dénoncé « l'évolution des statuts de Nadia Geerts, dont le verni de lutte pour la laïcité commence sérieusement à se craqueler » est allé jusqu’à écrire que ma haine de toutes les religions – sauf le judaïsme, précise-t-il – m’amènerait à m’énerver « contre un texte d'Irène Kaufer Briefel pourtant plein d'humanisme, dont le seul tort est de considérer qu'un musulman puisse être inclus dans le genre humain. »

Odieux.

Et je ne parle même pas de l’inévitable recours au conflit israélo-palestinien, utilisé pour me démontrer à quel point les juifs pouvaient être violents, eux aussi.

Or, je suis persuadée, et je le répète souvent, que « Mal nommer les choses, c’est ajouter à la misère du monde » (Camus). Et que partant, mettre sur un même pied des attentats antisémites ayant causé des morts ces dernières semaines et des actes de discrimination ou des regards hostiles, c’est ajouter à la confusion, c’est ajouter à la misère du monde.

Non que je veuille dresser un procès en règle à l’islam. Ce serait le catholicisme, ce serait le judaïsme, ce serait l’athéisme qui se rendrait coupables de tels crimes, que mon attitude serait la même. Si des athées se mettaient à décapiter des musulmans face caméra, histoire de bien faire comprendre aux musulmans du monde entier qu’ils ont intérêt à renoncer à leur religion, je dénoncerais de la même manière, avec la même vigueur, une « maladie de l’athéisme » qu’il serait urgent de prendre à bras le corps.

Mais ici, c’est d’islam qu’il s’agit. Il n’entre pas dans mon propos de disserter sur le fait de savoir si la violence est inhérente à l’islam, mais je précise tout de même qu’à mes yeux, le problème réside davantage dans le statut incréé du Coran ainsi que dans un défaut de culture de la controverse constructive au sein de la culture arabo-musulmane moderne que dans une quelconque essence de l’islam.

Je suis de plus en plus convaincue que nous ne sortirons de la tourmente que nous traversons que par un diagnotic lucide et sans complaisance. Des intellectuels musulmans nous y invitent, nous y exhortent même, tel Abdenour Bidar dans sa magnifique « Lettre ouverte au monde musulman ». Et avant lui Malek Chebel, Abdelwahab Meddeb, Mohamed Sifaoui, Leïla Babès, Ghaleb Bencheik, Rachid Benzine et d’autres encore.

Et ce diagnostic implique de refuser les comparaisons qui ne sont pas raison, et qui précisément procèdent de la concurrence victimaire. Ceux qui estiment que ce n’est pas pire de tirer à bout portant sur un humain sortant d’une synagogue, d’une salle de rédaction ou d’une épicerie casher (ou halal) que de refuser un emploi à quelqu’un sur base de son faciès ou de son patronyme nous diront peut-être demain que la Shoah, ce n’est pas pire que le naufrage du Costa Concordia. Ce jour-là, la misère du monde aura gagné.

[1] http://www.irenekaufer.be/index.php?option=com_content&view=article&id=206%3Adois-je-partir-&catid=1%3Aarticles-blog&Itemid=4