Liberté? Egalité? Laïcité!

Publié le par Nadia Geerts

Cette interview, réalisée à l'origine pour le trimestriel "Morale Laïque" n'y paraîtra pas, Philippe Brewaeys ayant depuis été renvoyé dudit trimestriel. Je la publie donc ici avec son accord.

Le dernier opus de Nadia Geerts se lit rapidement et rappelle quelques notions essentielles. Mais, finalement, quoi de neuf?

"A vrai dire, j’ai d’abord écrit ce livre pour réparer ce qui me paraissait être une lacune dans ma bibliographie: moi qui parle tant de laïcité, qui suis considérée en Belgique et à l’étranger comme une militante laïque, je n’avais jamais écrit de livre spécifiquement consacré à cette question ! J’avais jusqu’ici abordé la question de la laïcité soit par le petit bout de la lorgnette, par le biais de la question du voile islamique et, plus largement, des signes religieux (dans « Fichu voile ! »), soit par le biais de la neutralité en milieu scolaire (dans « La neutralité n’est pas neutre ! »)".

Mais ne s'agit-il finalement pas de toujours remettre l'ouvrage sur le même métier, de toujours taper sur le même clou?

"Je pense en effet qu’il s’agit toujours de retaper sur le même clou, parce que la laïcité est sans cesse instrumentalisée et dévoyée, à gauche par ceux qui veulent en faire un synonyme de tolérance absolue au nom d'une idylle multiculturelle, et à droite par ceux qui tentent d’en faire un outil de lutte contre l’islam, sans être prêts pour autant à combattre la présence du religieux dans la sphère publique lorsqu’il s’agit du catholicisme".

"Fraternité", dans le titre a fait place à "Laïcité", un titre qui attire le regard. Néanmoins, un sentiment quelque peu désagréable se dégage: la vision de la laïcité dans le texte de Nadia Geerts est très individualiste, manquant quelque peu de solidarité et, justement, de fraternité, ce dont elle se défend.

"Je suis personnellement très attachée à la fraternité, comme à la solidarité. Mais j’estime que la fraternité est davantage une vertu éthique qu’un principe politique. La fraternité, pour moi, c’est la reconnaissance en tout être humain de mon frère, parce qu’il est profondément mon semblable, indépendamment de tout ce qui peut nous séparer. Mais je ne pense pas qu’on puisse fonder une politique là-dessus. Quant à la solidarité, c’est un mécanisme politique qui me semble indissociable de l’égalité: c’est parce que nous sommes égaux en dignité et en droits que nous devons, politiquement parlant, être solidaires, ce qui se traduit par exemple par la sécurité sociale. Je ne vois pas comment on pourrait défendre en même temps l’égalité et l’individualisme, sauf à tomber dans une forme extrême de cynisme".

Soit. Mais n'est-ce pas également un titre très "marketing"?

"En effet, soyons honnête: au-delà de toutes ces considérations, il s’agissait surtout pour mon éditeur et moi-même de trouver un bon titre ! Et celui-ci a le mérite, je pense, d’accrocher le regard tout en résumant une idée centrale que je développe dans mon livre, qui est que la laïcité est le principe politique qui permet de concilier ces deux exigences démocratiques fondamentales que sont la liberté et l’égalité. Fondamentalement, la laïcité reconnaît en chaque homme un membre du « laos », du peuple, sans que son statut éventuel au sein de l’Eglise puisse lui conférer un quelconque avantage. Ce faisant, elle restitue à chacun à la fois la liberté absolue de conscience et l’égalité. La laïcité est en ce sens fondatrice de toute démocratie moderne".

En Belgique, les laïques ont mis des siècle à se débarrasser (et encore, pas totalement) de l'influence de l'église catholique. Curieusement, le concept aberrant "d'accommodements raisonnables" est peu présent dans le manuscrit. Ces "accommodements" constituent pourtant une brèche ouverte par certains politiques dans laquelle les islamistes ne manquent pas de s'engouffrer… On se rappellera, par exemple, qu'en janvier 2014, l'Office National des Pensions belge a implicitement reconnu la bigamie. Une marocaine vivant en Belgique s'est ainsi vue privée de la moitié de la pension de son mari décédé, l'autre moitié étant maintenant versée à une autre épouse résidant au Maroc.

"Il se fait que depuis que je milite en faveur de la laïcité, je me suis exprimée à de multiples reprises sur l’aberration que constituent à mes yeux les accommodements « raisonnables ». Je me suis donc contentée, dans ce livre se voulant un retour aux fondamentaux, aux principes de base, de rappeler que la laïcité ne saurait s’accommoder de l’acceptation du principe de l’ « exception religieuse » qui fonde les accommodements raisonnables: la loi doit demeurer la même pour tous, et il ne saurait être question d’interdire une chose ou d’en imposer une autre tout en prévoyant des dérogations pour motif religieux. Ce serait - et c’est, au Québec où ils sont pratiqués - la porte ouverte à toutes les dérives. Cela étant, les Québecois semblent aujourd’hui revenir de ce mécanisme, qui a conduit à autoriser des comportements totalement contraires à l’égalité, par exemple entre hommes et femmes. Au-delà des accommodements raisonnables, il me semble qu’aujourd’hui, le plus grand danger consiste dans une sorte de tolérance mal comprise, où il devient suspect d’émettre la moindre critique vis-à-vis d’une idée, d’un précepte, d’un dogme religieux, d’un comportement mû par la religion, au motif que ce serait manquer de tolérance…".

Certains anciens gauchistes, flirtant parfois avec les Frères musulmans comme le sociologue de l'ULg Marc Jacquemain, n'ont pas hésité à qualifier Nadia Geerts de "nouvelle réacs. Pas vraiment flatteur pour ceux qui ont sans doute oublié que Dieu est l'opium du peuple.

"Je pense que les difficultés d’une frange importante de la gauche actuelle vis-à-vis de la laïcité viennent du fait qu’elle est tiraillée entre son anticléricalisme historique et sa solidarité atavique avec les « damnés de la terre ». Tant qu’il s’agit de tirer sur le pape ou les curés, les choses sont simples, confortables: l'Eglise catholique est riche, puissante et « de chez nous ». Les choses sont nettement plus inconfortables lorsqu’il s’agit de l’islam, puisque là, il faut choisir entre une posture laïque (qui mènerait à dénoncer avec la même virulence les tentatives d’immixtion de l’islam que celles du catholicisme dans la sphère du politique) et une posture de solidarité avec les musulmans, perçus comme les nouveaux « damnés de la terre » (ce qui est par ailleurs partiellement vrai, notamment du fait du racisme dont sont trop souvent victimes les personnes d’origine maghrébine). Tout se passe comme si certains se voyaient dans l’impossibilité de dégager une troisième voie, permettant de concilier laïcité et antiracisme. De ce fait, certains deviennent les alliés objectifs de l’islamisme".

Philippe Brewaeys