Le libre examen pour tous !

Publié le par Nadia Geerts

​Article publié le 17/03/2015 sur le site enseignons.be.

Quelques pas de géants ont été faits ces derniers mois vers la suppression des cours improprement nommés « philosophiques » au profit d’un cours commun de citoyenneté, de philosophie et histoire des religions, etc. au contenu encore imprécis. Et je m’en réjouis.

Rappelons d’abord trois éléments centraux dans ce dossier :

1. L’avis de trois constitutionnalistes qui, consultés en 2013, ont indiqué que le prescrit constitutionnel d’organiser des cours de morale et de religion pendant toute la durée de l’enseignement obligatoire n’entraînait en rien une obligation pour les élèves de suivre ces cours. Autrement dit, ils pouvaient parfaitement être rendus facultatifs.

2. L’accord de gouvernement signé l’été dernier, qui prévoit le remplacement d’une des deux heures hebdomadaire de morale ou de religion par un cours commun d’éveil à la citoyenneté.

3. l’arrêt de la Cour constitutionnelle qui, il a quelques jours, donnait raison à un parent réclamant pour sa fille le droit d’être dispensée de la fréquentation d’un de ces cours, au motif que l’on ne peut forcer un enfant à s’identifier comme appartenant à une famille convictionnelle particulière, un tel choix ressortant à la vie privée.

Nous voilà donc engagés dans une voie qui me paraît devoir mener inéluctablement, et ce dans un avenir assez proche, à la suppression totale des cours de morale et de religion, en tout cas en tant que cours figurant dans la grille horaire des élèves.

La question qui se pose alors est celle du contenu du cours commun qui se profile en remplacement de ces divers cours « convictionnels ».

Je salue avec le plus grand enthousiasme le fait que l’instruction religieuse soit progressivement renvoyée dans la sphère privée, l’école ayant à mon sens pour mission de former des futurs citoyens, et non des bons croyants de quelqu’obédience que ce soit. En revanche, je m’interroge quant au fait que le cours de morale soit considéré, à l’instar des cours de religion, comme un cours trop « engagé », insuffisamment neutre au fond que pour pouvoir accueillir les élèves ne se reconnaissant – ou dont les parents ne se reconnaissent – dans aucun des cinq cours de religion actuellement proposés (catholique, protestant, orthodoxe, israélite et islamique).

Car le fondement du cours de morale n’est rien d’autre que le libre examen, autrement dit « le droit que chacun se donne à lui-même d’examiner librement tout énoncé, toute idée, toute théorie, afin de déterminer s’il accepte de le tenir pour vrai, juste ou bon. »[1].

En cela, le cours de morale n’est donc absolument pas un cours où l’on apprend ce qu’il faut penser ; au contraire, il nous invite et nous incite à penser par nous-mêmes. Prétendre que le caractère non-confessionnel du cours de morale en ferait un cours incompatible avec les convictions des élèves croyants, c’est donc en réalité renoncer à la mission émancipatrice de l’enseignement, laquelle n’a jamais consisté à conforter les élèves dans les représentations du monde véhiculées par leur milieu familial, mais au contraire à leur permettre de s’en distancer par l’apprentissage de la démarche rationnelle.

Nos enfants ont un besoin urgent d’apprendre à penser. Rationnellement. Librement. Ce qui ne veut pas dire « comme ils veulent », mais par un travail laborieux, douloureux parfois, mais jouissif in fine, d’émancipation des idées reçues, des dogmes, des préjugés. Un travail qui ne peut se faire entre-soi, au sein d’un cours de religion ou de morale, mais en allant à la rencontre de l’autre, en échangeant, en se confrontant, en se heurtant à d’autres manières de voir, de penser, de juger.

Apprendre à penser, donc. Oserais-je dire que c’est, en gros, la mission que se fixe d’ores et déjà le cours de morale non confessionnelle ? Car ce cours, pour engagé qu’il est, ne s’est jamais donné pour mission d’apprendre aux élèves l’inexistence de Dieu, la stupidité des religions ou le fléau de la croyance. Non, il se limite – et c’est déjà extraordinairement ambitieux ! - à encourager les élèves à pratiquer une méthode appelée le libre examen. Loin de tout endoctrinement, qu’il soit religieux ou athée, cette méthode consiste à inviter les élèves à penser par eux-mêmes, librement, en usant de leur raison. En aucun cas le cours de morale ne prétend dire aux élèves quoi penser. Tout au plus tente-t-il de leur enseigner comment penser.

Et j’avoue avoir le plus grand mal à saisir pourquoi une si belle méthode, qui constitue le fondement même de la démarche scientifique et de l’activité philosophique – je pense ici à Descartes ou Poincaré -, ne pourrait être enseignée qu’à de petits athées, au prétexte qu’elle serait trop engagée.

Nadia Geerts

Maître-assistante en philosophie à la Haute école de Bruxelles, catégorie pédagogique Defré

[1] Nadia Geerts, Liberté ? Egalité ? Laïcité !, éd. du CEP, 2014


 

 

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