Y aura-t-il quelque chose plutôt que rien ?

Publié le par Nadia Geerts

Depuis l’avis rendu par la Cour constitutionnelle, qui reconnaît le droit pour les élèves d’être dispensés de cours philosophiques, on assiste à un mauvais feuilleton, où la Belgique confirme une fois de plus son affection pour le surréalisme.

D’abord, on a imaginé des élèves laissés à eux-mêmes deux heures par semaine, dès la rentrée prochaine. Selon leur horaire, jouant à l’OXO ou s’abimant les pouces sur leur portable en salle d’étude, ou commençant deux heures plus tard ou terminant deux heures plus tôt pour les plus chanceux. On imagine aisément les demandes de dispense se multiplier soudain dès communication de leur horaire aux élèves, en fonction de la place occupée par les cours dits « philosophiques » dans leur grille horaire. Et les professeurs desdits cours ont tremblé pour leur emploi, déjà rudement menacé par le remplacement, dès septembre 2016, d’une heure de leur cours par une heure de citoyenneté. Donnée par qui ? On l’ignore encore, mais il est à craindre que la Fédération Wallonie-Bruxelles adopte en la matière la même attitude que celle adoptée jusqu’ici, à savoir qu’un enseignant ne peut donner dans le même établissement un cours « philosophique » et un cours soumis au décret neutralité[1]. Autrement dit, il est à craindre que les enseignants de morale/religion voient à moyen terme leur horaire purement et simplement divisé par deux.

Mais la ministre Joëlle Milquet a vite sonné la fin de la récréation : pas question en effet d’instaurer un cours de « rien », au sujet duquel de nombreux internautes ironisaient déjà, imaginant une formation en « rien » débouchant sur un certificat d’aptitude à enseigner le « rien » après vérification consciencieuse de leur maîtrise dans les aspects didactiques et méthodologiques, mais aussi évidemment dans les contenus du « rien », devant correspondre scrupuleusement aux socles de compétences – encore à définir – du « rien ».

Nous voici donc maintenant fixés : dès la rentrée 2015, les élèves ayant choisi la dispense se verront tout de même imposer un « encadrement pédagogique alternatif » (EPA) : des travaux, recherches, lectures, visionnages de films, censés travailler les notions de citoyenneté notamment.

A ce stade, deux réflexions :

Tout d’abord, et pardon de le dire brutalement : soit cet EPA sera une joyeuse foutaise, un verni permettant de dissimuler habilement le « rien », et l’aspect cosmétique de cette lumineuse idée ne devrait pas tarder à éclater au grand jour ; soit cet EPA aura un véritable contenu, et des voix devraient alors rapidement s’élever pour exiger que ce « rien devenu quelque chose » soit imposé à tous les élèves, en lieu et place des cours « philosophiques ».

Ensuite, et c’est crucial : qui se chargera de cet EPA ? La ministre, la bouche en cœur, nous explique que ce seront précisément les professeurs de morale et de religion qui se verront confier celui-ci, afin de compenser leur perte d’heures…

Si je récapitule, on va donc demander à des professeurs d’encadrer et d’évaluer des élèves qui ont justement choisi de ne plus suivre leur cours… Moi je sais pas, mais je trouve qu’il y a comme qui dirait une erreur logique quelque part.

Mais évidemment, les enseignants de cours « philosophiques » sont piégés, l’argument de l’emploi n’étant pas négligeable.

Et au fond, le résultat n’est pas très éloigné de ce que la ministre Simonet prônait en 2013, à savoir un cours de morale « neutre », à côté du cours de morale non-confessionnelle, jugé trop engagé par la ministre cdH.

Il me semble quant à moi que …

Si les partis historiquement laïques n’avaient pas laissé l’enseignement aux mains du cdH ;

Si l’on avait pu faire prévaloir l’idée que le cours de morale non-confessionnelle, s’il était certes engagé, l’était dans le sens des missions fondamentales de l’enseignement officiel et non dans le sens d’une quelconque « évangélisation laïco-athée » ;

Si l’on avait pour une fois évité les demi-mesures à la mords-moi-le-nœud pour penser vraiment le rôle de l’enseignement officiel au vingt-et-unième siècle, particulièrement en matière de gestion de la diversité convictionnelle ;

Et bien, on n’en serait pas là.

[1] Les cours de morale et de religion étant eux aussi soumis au dit décret, mais de manière fort logiquement différente, les enseignants de ces cours ayant le droit de témoigner en faveur d’un système philosophique ou religieux particulier, contrairement à leurs collègues “généralistes”.


 

 

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