La France et le reste du monde

Publié le par Nadia Geerts

Dans les jours qui ont suivi les attentats du 13 novembre à Paris, j’ai eu cette pensée terrible : au moins, cette fois, on ne se divisera pas, entre ceux qui trouvent des circonstances atténuantes ou même des justifications aux terroristes, et ceux qui condamnent sans réserve.

J’avais particulièrement mal encaissé les « Je suis Charlie, mais… », et je pensais qu’au moins, face à une barbarie qui cible des jeunes qui s’amusent – pas des journalistes, pas des Juifs, non : vous et moi, n’importe qui en somme – on serait tous unis.

Aujourd’hui, je dois déchanter.

Je dois déchanter, non pas parce que certains adopteraient une posture ambiguë relativement aux attentats de Paris, non. Mais parce que le soupçon d’indignation sélective se répand insidieusement : « Quoi, vous pleurez les morts parisiens, mais avez-vous seulement versé une larme pour Beyrouth, il y a une semaine, ou pour le Mali hier ? ». A en croire ces fins observateurs du monde-comme-il-va, la colère et l’émotion exprimées suite aux attentats de Paris attesteraient, de par son intensité, de notre manque d’empathie pour le reste du monde, voire de notre racisme larvé.

Alors, il me semble nécessaire de préciser deux ou trois petites choses à l’intention de ces pseudo-intellectuels de salon qui semblent avoir pris pour habitude d’adopter un point de vue prétendument distancié, c’est-à-dire de hauteur et d’intelligence, face à nous, ces émotifs sélectifs qui ne voient même pas qu’on les manipule.

La loi du mort-kilomètre

Tout journaliste le sait : plus un mort est géographiquement proche de nous, plus il suscitera notre empathie. C’est comme ça. On peut le déplorer, mais pas en faire un indice de racisme, parce que c’est faire fi d’une évidence : les morts de Paris, en novembre comme en janvier, étaient de toutes origines, de toutes confessions, et personne ne trie ses larmes en fonction de l’origine, de la couleur de peau ou de la religion des morts parisiens.

Et que celui qui ne s’est pas davantage préoccupé de la voiture de police stationnée dans sa rue, gyrophare allumé, que du conflit interethnique sévissant au même moment quelque part en Afrique me jette la première pierre.

L’identification

De la même manière, il est parfaitement hypocrite de nier cette évidence : il est plus facile de s’identifier à ce jeune gars qui est mort alors qu’il assistait à un concert, à cette femme qui a perdu la vie à une terrasse de café, à ces gens qui ont frôlé la mort parce qu’ils étaient allés voir un match de foot, qu’à des gens qui meurent sous les bombes à Beyrouth, Gaza ou Bamako. Bien sûr, de toute évidence, ce sont des humains comme nous, et ils ont tout autant droit à la vie et à la sécurité. Pourtant, leur quotidien ne ressemble pas au nôtre. C’est terrible à dire, mais c’est la réalité : il y a des régions du monde où la violence, la guerre et la mort sanglante sont plus habituelles que dans d’autres. Certes, on devrait ne jamais s’y habituer. Mais les faits sont là, têtus : on meurt plus dans certaines régions du monde que dans d’autres. Et de ce fait, la mort de 130 personnes en plein Paris revêt un caractère exceptionnel, extraordinaire au sens littéral du terme, qui explique également notre émotion.

Et lorsqu’on apprend que ces attentats ont été préparés en partie en Belgique, à Bruxelles, à Molenbeek, l’étau se resserre. Les tueurs sont tout près, les prochaines victimes aussi, peut-être. On connaît tous quelqu’un qui a connu l’un des terroristes, ou l’une des victimes. Alors on a peur, et c’est bien normal.

La symbolique de la France

La France, outre qu’il ne s’agit pas d’un pays en guerre – et par là j’entends que ce n’est pas un pays sur le territoire duquel a lieu un conflit armé – est aussi un pays doté d’une charge symbolique évidente. La France, non seulement pour les Français, mais aussi pour beaucoup d’autres pays, parfois très lointains, incarne un certain nombre de valeurs, résumées par le triptyque républicain Liberté – Egalité – Fraternité. Oui : la France est le pays des Lumières, foyer de la lutte contre l’obscurantisme religieux, le fanatisme et la superstition. La France est le berceau des droits de l’homme. La France, c’est aussi la république et la laïcité, ces deux fondements de la démocratie. Et puis la France, c’est aussi Paris, et tout un imaginaire collectif qui tient certes de la carte postale (Les Folies Bergères, la Tour Eiffel, les bouquinistes des quais de Seine, Montmartre, les bistrots, …) mais qui « parle » à des gens parfois très éloignés de la capitale française.

Je ne vous parle pas ici de politique française, qu’elle soit intérieure ou extérieure. Mon propos, en effet, n’est pas d’expliquer pourquoi la France peut incarner l’ennemi à abattre pour des fous de Dieu - qui, soit dit en passant, s’attaquent aussi et avant tout à des musulmans en terre d’islam, ce qui devrait suffire à ce que la dimension géopolitique ne vienne pas évacuer trop commodément la dimension religieuse -, mais d’expliquer à tous ceux qui m’accusent, moi et tant d’autres, de pleurer les morts de Paris plus que les autres, que je refuse leurs discours culpabilisateurs. Je n’ai pas à rougir de mon émotion, ni de ma colère, ni à me justifier.

Oui, les attentats de Paris me touchent particulièrement. Pour toutes les raisons déjà évoquées, mais également parce qu’ils ciblent des valeurs et une mode de vie auquel je suis particulièrement attachée. Si c’était la politique française qui avait été visée, ce sont les bâtiments et hommes politiques incarnant cette politique qui auraient été dans le collimateur des terroristes. Mais non, c’est une certaine idée de la vie qui a été mise en joue : la musique, la danse, le rock, les cafés, le foot, la jeunesse, l’insouciance, la douceur de vivre dans un pays libre, dans une république laïque, où l’on peut sortir le soir et s’amuser sans crainte.

Et c’est précisément pour cela que nous devrions être unis, indépendamment de tous nos particularismes secondaires – origine, religion, etc. – pour faire bloc contre ces fous sanguinaires. Il est grand temps pour cela, il est urgent que d’une seule voix, nous condamnions avec la plus grande fermeté ceux qui prétendent nous imposer leur islam fondamentaliste et sanguinaire. Sans contorsions intellectuelles, sans angélisme, sans réserve.


 

 

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