Le végétarisme : une nouvelle religion ?

Publié le par Nadia Geerts

À chaque scandale dans un abattoir relayé par les médias, les réseaux sociaux s'enflamment : les sympathisants de la cause animale s'indignent, et parmi eux, les défenseurs du végétarisme, du végétalisme ou du véganisme sautent sur l'occasion pour rappeler qu'il serait grand temps de repenser notre alimentation, considérant que l'abattage industriel, avec ses dérives, n'est que la conséquence logique de notre mode de vie carnassier.

On ne tarde pas alors à voir les amateurs de viande réagir avec une extrême virulence, dénonçant le végétarisme et ses avatars plus radicaux comme la nouvelle religion du siècle.
Et en effet, à première vue, le refus de consommer de la chair animale, voire des produits issus de l'élevage, peut faire penser à l'attitude des religieux qui, de tous temps, ont érigé des interdits, notamment alimentaires, qu'elles ont tenté d'imposer à tous à grand renfort d'arguments moralisateurs et culpabilisants. Au plaisir revendiqué par les uns - plaisir de la chair, dans toutes les acceptions du terme -, elles opposaient le devoir moral de continence, d'ascétisme, de privations. Le corps, disent les religions, doit être tenu sous contrôle, dompté, corseté. Et l'homme qui se laisse mener par le but du nez par la quête effrénée de plaisirs charnels ne vaut guère mieux que l'animal.
Aussi n'est-il guère surprenant que les amateurs de chair animale voient rouge lorsqu'ils croient assister au retour des censeurs qui prétendent se mêler du contenu de leur assiette : c'était bien la peine de se débarrasser, parfois à grand peine, des interdits religieux, si c'était pour voir apparaître d'autres intégristes, cette fois de la cause animale !
Et certes, il y a parmi les "végés" (1) des gens qui voudraient imposer à tous leur point de vue, et dégoulinent de réprobation morale dès qu'ils se trouvent face à quelqu'un qui mange de la viande, voire même des œufs ou du miel. Ce qui est d'ailleurs étonnant, dès lors que le nombre de ceux qui, parmi eux, n'ont pas été d'abord omnivores doit être ridiculement faible, et qu'ils doivent donc bien savoir qu'il y a dans la consommation de chair animale une dimension éminemment culturelle dont on ne peut s'extraire que difficilement. Au fond, c'est une part d'eux-mêmes qui en juge une autre, désormais révolue.

Cela étant, peut-on raisonnablement soutenir que le végétarisme, en soi, est une religion ? Commençons par rappeler ce qu'est une religion. Pour Emile Durkheim, il s'agit d'un "système solidaire de croyances et de pratiques relatives à des choses sacrées, c’est-à-dire séparées, interdites, croyances et pratiques qui unissent en une même communauté morale, appelée Église, tous ceux qui y adhèrent." (Les Formes élémentaires de la vie religieuse, 1912).

Pour qu'il y ait religion, il faut donc que les interdits, le sacré, repose sur un système de croyances : il ne suffit pas, par exemple, de considérer la vie humaine comme sacrée et d'être en conséquence opposé à la peine de mort pour appartenir à une religion.
Quelles seraient alors les croyances sur lesquelles reposerait le choix végé ? Une croyance impliquant, je le rappelle, l'adhésion à un énoncé dont la véracité n'est pas démontrée, adhésion rendue possible par la foi.
1. Les végés considèrent les animaux comme des êtres sensibles.
Il s'agit là d'un constat objectif étayé par les travaux de nombreux scientifiques. Plus personne aujourd'hui ne considère, comme le faisait Descartes, l'animal comme une machine dont les cris seraient comparables aux grincements d'un rouage mal huilé.
2. Les végés considèrent que leur corps n'a pas besoin de produits animaux pour vivre ni pour être en bonne santé.
Si un régime sans aucune protéine animale (produits laitiers, œufs) risque effectivement de conduire à des carences si l'individu ne recourt à aucune supplémentation, de très nombreuses personnes témoignent de ce qu'il est parfaitement possible de se maintenir en bonne santé sans consommer de viande ni de poisson. Et les recherches récentes accréditent plutôt la thèse que nous mangeons trop de viande, et que celle-ci est néfaste à la santé. Qui plus est, il est parfaitement irréaliste de croire pouvoir nourrir 7 milliards d'individus selon les standards de notre alimentation d'occidentaux. L'empreinte écologique d'un Belge correspond à quatre planètes, ce qui signifie que nous consommons chaque année quatre fois ce que la terre est capable de nous fournir sur cette même période.
3. Les végés considèrent qu'ils n'ont pas le droit, moralement, d'infliger de la souffrance à des êtres sensibles dès lors que cette souffrance n'est pas nécessaire à leur survie ni à leur santé.
Tout comme diminuer drastiquement sa consommation de viande est un choix parfaitement rationnel, décider de s'en passer complètement est un choix éthique rationnellement étayé, conséquence directe des énoncés 1 et 2.

Certes, me dira-t-on, mais il y a tout de même dans le postulat végé un refus de la supériorité de l'homme sur l'animal, celle qui donne au premier le droit de tuer le second pour s'en nourrir, dès lors que cela contribue à son bon plaisir.
Et en effet, il y a de cela. Mais à nouveau, en quoi s'agit-il d'une attitude religieuse ? L'étude des espèces animales nous démontre à suffisance que les catégories anciennes de la pensée, qui faisaient des animaux des êtres frustres, et de l'homme le sommet de la hiérarchie animale, échouent à rendre compte de la complexité du vivant. Il n'est pas jusqu'au domaine législatif qui s'en trouve profondément modifié, comme en témoignent ces trois exemples parmi d'autres :
Depuis 2015, le code civil français a cessé de considérer les animaux comme des biens meubles.
En 2013, l'Inde a reconnu les dauphins comme des "personnes non humaines" et interdit les delphinariums.
En 2014, un orang-outang détenu dans un zoo de Buenos Aires, Sandra, s'est vu reconnaître le droit à la liberté en tant que personne non humaine :
""C'est une personne non humaine car elle a des liens affectifs, elle réfléchit, elle ressent, elle se frustre d'être enfermée, elle prend des décisions, elle est dotée de conscience et de perception du temps, elle pleure quand elle perd (un proche), elle apprend, elle communique et elle est capable de transmettre son savoir", expliquait l'AFADA." (2)

Bien sûr, un dauphin n'est pas comparable à une moule, ni un chimpanzé à un poulet. Et sans doute le lecteur omnivore jurera-t-il ses grands dieux que jamais, au grand jamais, il n'accepterait de manger l'un de ces animaux "supérieurs".
Néanmoins, cet argument contient en creux trois difficultés majeures :
La première consiste à considérer que le fondement de notre refus de manger tel animal serait son intelligence. Or, rien ne permet de démontrer un lien quelconque entre intelligence et sensibilité. Autrement dit, pourquoi serait-il plus légitime de tuer un animal peu intelligent pour se nourrir, dès lors que les souffrances qu'il endure de par le processus d'élevage industriel auquel il est soumis ne sont pas moindres du fait de son cerveau moins développé ?
La deuxième réside dans le fait qu'en réalité, nous mangeons des animaux très intelligents, et nous abstenons d'en manger d'autres, qui le sont beaucoup moins. Sans même parler de la cervelle de singe, très prisée sous d'autres latitudes, pensons à l'intelligence du cochon, très proche de celle du chien. Cela ne nous empêche pas de transformer le premier en saucisse et le second en membre de la famille. Où est la raison dans tout cela ?
La troisième est la difficulté d'établir un critère rationnel nous permettant de distinguer les animaux qu'on mange de ceux auxquels on reconnaîtrait le droit de vivre. Ou mettre la limite ? Certes, il est normal d'avoir plus d'empathie pour un veau que pour un poulet, pour un poulet que pour un saumon, pour un saumon que pour une moule, dès lors que nous savons bien, grâce aux travaux de psychologues, que notre empathie est d'autant plus grande que l'autre nous apparaît comme notre semblable. Et les yeux d'un veau ont quelque chose de plus "humain" que ceux d'une moule - qui d'ailleurs en est dépourvue. Mais passé ce constat, comment décider si c'est le veau, le poulet, le saumon ou la moule qui constituera notre seuil maximal de tolérance ? N'est-il pas en somme plus rationnel de prendre pour critère celui de l'existence d'un système nerveux, donc d'une probable capacité à ressentir de la douleur (3) ?
J'ajouterai qu'il est un peu curieux de tenir comme évident que notre supériorité nous donnerait le droit de tuer et de manger les plus faibles. On peut aussi considérer, au contraire, que ladite supériorité implique un devoir moral de protection et d'assistance plutôt qu'un droit de vie et de mort.

Considérer, enfin, que l'homme est naturellement programmé pour manger de la viande, qu'il est un animal omnivore, voire prédateur, me paraît un raisonnement somme toute plus proche de la religiosité que de la rationalité. En effet, il y a là une sacralisation de la nature humaine, voire du projet de Dieu - ce dernier ayant créé les animaux pour que l'homme s'en nourrisse, souvenons-nous du mythe d'Abel et de Caïn - fort peu compatible avec une approche humaniste, qui considère que l'homme n'est soumis à aucun projet autre que ceux qu'il se fixe, et que s'il y a une nature humaine, elle réside précisément dans la capacité de l'homme à s'arracher à la nature. Toute l'histoire de l'humanité n'est rien d'autre que l'histoire d'une sortie de l'homme de la nature. Des premiers rituels funéraires aux travaux d'irrigation, de l'usage des plantes médicinales à la contraception ou au vaccin, de la roue à la sonde spatiale, c'est toujours la même histoire : celle d'une conquête d'une marge d'autonomie de plus en plus grande par rapport aux lois de la nature.
Quel curieux paradoxe que de voir alors les contempteurs du végétarisme perçu comme une nouvelle religion recourir à un argument aussi religieux que l'invocation d'une Nature divinisée auquel l'homme aurait à se soumettre !

L'argument ultime, finalement, semble donc bien être celui du plaisir. Oui, le mangeur de viande n'entend pas renoncer à manger quelque chose qu'il apprécie, qui lui procure du plaisir, et ce quand bien même ce plaisir contribue à la perpétuation de la souffrance et de la mort de plusieurs dizaines de milliards d'animaux par an.
Aurait-on affaire alors à une nouvelle religion, celle du plaisir ? Un plaisir érigé en dogme absolu, que rien ne saurait venir gâcher, et qui nécessite dès lors un nécessaire et fascinant aveuglement volontaire. Ça ne vous rappelle rien ?

On me dira qu'un juste milieu existe entre la recherche de son plaisir et la souffrance qu'il nécessite. C'est cette attitude que prônent ceux qui exigent des conditions d'élevage et d'abattage plus respectueuses de l'animal, afin de réduire autant que possible son stress et sa souffrance. Mais cela ne supprimera pas la mort inéluctable de celui-ci au terme du processus, aussi "humain" soit-il. Une mort dont on peut difficilement soutenir qu'elle soit naturelle ou nécessaire.

Cela étant, je suis convaincue qu'il est moins illusoire de diminuer la consommation de viande de mes concitoyens que de les transformer tous en végés. A la condamnation de principe de toute consommation animale, on peut donc préférer une approche plus pragmatique, qui sera finalement plus bénéfique à la gent animale. Car 90% de consommateurs occasionnels de viande feront davantage pour la cause animale que 10% de végés stricts.
Pour autant, railler et dénigrer le choix végé me semble une absurdité. Car si les végés pêchent, c'est par excès de cohérence. Et s'ils ont à subir autant d'hostilité, y compris lorsqu'ils se contentent de poser des choix pour eux-mêmes sans vouloir convaincre qui que ce soit, c'est probablement parce qu'ils mettent sans le vouloir le doigt sur l'incohérence de ceux qui prétendent se soucier du bien-être animal, s'émeuvent de la chasse à la baleine, du meurtre des bébés phoques, de la corrida et de l'abattage sans étourdissement, mais dégustent sans sourciller leur entrecôte, leur homard ou leur blanquette.



(1) je recourrai à ce terme dans la suite de ce texte pour désigner tant les végétariens (qui ne mangent pas de chair animale, ni viande ni poisson donc) que les végétaliens (qui ne mangent aucun produit d'origine animale, ni viande, ni lait ni œufs, ni miel, etc) et les vegans (qui refusent le recours à tout produit d'origine animale, en ce compris en dehors du registre alimentaire, et bannissent donc le cuir, la laine, etc.)

(2) l'Association de fonctionnaires et avocats pour les droits des animaux

(3) Je dis "probable" parce que les recherches récentes ne permettent pas de affirmer avec certitude que les mollusques souffrent. Il revient alors à chacun d'opter pour le principe de précaution en la matière, ou de préférer en manger tant qu'il n'est pas avéré qu'ils sont capables de ressentir de la douleur.

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