A propos de la neutralité des professeurs de morale

Publié le par Nadia Geerts

Depuis que le décret fondant le cours d’éducation à la philosophie et à la citoyenneté (EPC) établit une égalité d’accès à l’enseignement de ce cours entre les professeurs de morale et leurs collègues de religions, les réactions vont bon train. Parmi elles, celle de professeurs de morale qui annoncent saisir la justice, s’estimant mieux placés pour enseigner le nouveau cours que leurs collègues, notamment parce que plus neutres.

Le cours de morale : entre particularisme et universalisme

La question de la neutralité du cours de morale est ancienne et complexe. En effet, ce cours trouve son origine dans le souhait bien légitime de parents non croyants de ne pas voir imposer à leur enfant un catéchisme (catholique) alors obligatoire pour tous les élèves. Depuis, le Pacte scolaire est venu fixer un cadre légal imposant à toute école officielle l’organisation de cours dits « philosophiques », parmi lesquels un cours de « morale non-confessionnelle » dont le programme spécifie explicitement qu’il s’adresse aux enfants « dont les parents se reconnaissent d’une forme de pensée laïque » (programme du primaire) ou « ne se réclament d’aucune confession » (programme du secondaire) afin de les exercer à « résoudre leurs problèmes moraux sans se référer à une puissance transcendante ni à un fondement absolu par le moyen d’une méthode de réflexion basée sur le principe du libre examen. ».

Il est donc exact de dire que le cours de morale trouve son fondement historique dans la nécessité d’offrir aux enfants de parents non croyants un cours correspondant à leurs convictions.

Pour autant, il serait inexact d’en conclure que le cours de morale a pour vocation de transmettre une quelconque doctrine athée. A la différence des cours de religion, le cours de morale n’est d’ailleurs pas sous le contrôle d’un quelconque « organe chef de culte » - le CAL n’a même aucun pouvoir sur les désignations et nominations des profs de morale ni sur les programmes. Il s’agit bien plutôt, j’y reviendrai, d’offrir aux élèves des outils leur permettant de penser par eux-mêmes, sans tenir d’emblée pour vrai aucune assertion, aucun dogme qu’ils n’auraient pas d’abord soumis à l’analyse rationnelle et à la critique.

Le programme du cours de morale témoigne d’ailleurs de son orientation résolument tournée vers la pratique du questionnement philosophique et de la résolution de problèmes éthiques. En particulier, depuis le début des années 2000, le programme du cours de morale non confessionnelle a été largement revu afin d’y faire une large place à la pratique de la philosophie, en tout cas au degré supérieur. La question devenait donc celle-ci : faut-il réserver l’exercice de la démarche philosophique aux seuls élèves inscrits au cours de morale non confessionnelle ou en revendiquer l’accès pour tous les élèves fréquentant l’enseignement officiel, quelles que soient leurs convictions religieuses ?

Un clou chasse l’autre… à moitié

Cela fait par ailleurs longtemps déjà que bon nombre d’acteurs de l’enseignement, mais aussi certains politiques, appellent de leurs vœux un véritable cours de philosophie.

La question restait « Comment faire ? » dès lors qu’il était inenvisageable d’augmenter l’horaire hebdomadaire des élèves. La voie la plus sage aurait sans doute été de suivre jusqu’au bout la voie ouverte en 2013 par la commission « Education » du Parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Dans le cadre de l’examen de la proposition de Richard Miller d’instaurer, en 5è et 6è secondaire, un cours de philosophie, de citoyenneté et d'histoire culturelle des religions, celle-ci avait en effet auditionné trois professeurs de droit constitutionnel, MM. Behrendt (ULg), Dumont (St Louis) et Uyttendaele (ULB). Et ceux-ci ont estimé unanimement que le prescrit constitutionnel n’imposait pas aux élèves de suivre les cours « philosophiques », mais seulement aux établissements scolaires de les organiser. Autrement dit : ils pouvaient parfaitement être rendus facultatifs.

Malheureusement, au lieu de retirer ces cours de la grille horaire, le gouvernement a préféré ménager la chèvre et le chou en maintenant une heure de morale/religion, et en introduisant dès la rentrée 2016 (pour le primaire) et 2017 (pour le secondaire) une heure hebdomadaire d’EPC.

Les professeurs de morale et de religion voient donc leur nombre d’heures diminuer de moitié (au moins, car les élèves pourront également choisir de renoncer totalement au cours de morale/religion pour suivre deux heures d’EPC par semaine), et s’inquiètent bien légitimement pour leur emploi. De manière assez compréhensible, ils espèrent pouvoir compenser leur perte d’heures en donnant le cours d’EPEC. La question devient alors : sont-ils suffisamment neutres que pour pouvoir dispenser ce cours ?

A chaque cours ses compétences spécifiques

C’est ici que la confusion est portée à son comble, certains professeurs de religion s’indignant ainsi, par média interposés, qu’on les soupçonne de ne pas être capables de « faire le part des choses ».

Pourtant, il ne s’agit nullement ici d’évaluer les compétences individuelles et « spontanées » de tel ou tel enseignant en matière de neutralité. Il s’agit en réalité uniquement de déterminer quelle formation est à la fois nécessaire et suffisante pour enseigner le cours d’EPC, cours qui, dès lors qu’il sera un cours dispensé à tous les élèves indépendamment de leurs convictions, devra répondre aux mêmes exigences en termes de neutralité que tous les autres cours généraux.

Or, depuis 2004, une formation à la neutralité est imposée à tous les futurs enseignants dans le cadre de leur formation pédagogique.

Et précisément, cette formation pédagogique, tous les professeurs de religion sont loin de l’avoir suivie : les futurs instituteurs peuvent certes suivre une formation en morale ou en religion catholique dans le cadre de leurs études, selon qu’ils fréquentent une Haute école du réseau officiel ou du réseau libre confessionnel ; quant aux régents, ils peuvent opter (selon le réseau dans lequel ils étudient) pour un cursus en français-morale ou en français-religion catholique. Mais les quatre autres religions proposées dans l’enseignement officiel (orthodoxe, israélite, protestante et islamique) ne disposent pas de haute école pédagogique assurant la formation spécifique des enseignants. A cela s’ajoute que l’organe chef de culte est seul compétent pour désigner et nommer les enseignants de religion.

Autrement dit, le réseau officiel ne forme lui-même, outre les enseignants de cours généraux, que les professeurs de morale. Et ces derniers sont les seuls à devoir suivre un programme établi par la Fédération Wallonie-Bruxelles, par ailleurs responsable de leur désignation, nomination, etc.

Ce cours de morale, de par son contenu, est en outre résolument axé sur la formation philosophique et citoyenne, et c’est donc spécifiquement à ces compétences-là que sont déjà formés aujourd’hui les futurs enseignants de morale, tandis que les professeurs de religion sont assez logiquement formés à transmettre des éléments de connaissance spécifique à leur religion.

Enfin, les professeurs de morale ont nécessairement dû suivre une formation à la neutralité. Parmi leurs collègues de cours « philosophiques », seuls les professeurs de religion catholique sont dans le même cas.

Apprendre à penser

Si l’on veut réellement que le nouveau cours d’EPC remplisse l’ambitieuse mission à laquelle il est censé répondre, il est essentiel qu’il ne soit pas confié à la légère à des enseignants certes compétents dans leur discipline particulière (la théologie), mais insuffisamment préparés à développer l’autonomie intellectuelle et affective de l’enfant ni à forger des compétences citoyennes ou philosophiques – toutes choses qui ne s’improvisent pas.

Nos enfants ont un besoin urgent d’apprendre à penser. Rationnellement. Librement. Ce qui ne veut pas dire « comme ils veulent », mais par un travail laborieux, douloureux parfois, mais jouissif in fine, d’émancipation des idées reçues, des dogmes, des préjugés. Un travail qui ne peut se faire entre soi, au sein d’un cours de religion ou de morale, mais en allant à la rencontre de l’autre, en échangeant, en se confrontant, en se heurtant à d’autres manières de voir, de penser, de juger.

Apprendre à penser, donc. C’est, en gros, la mission que se fixait d’ores et déjà, et depuis longtemps, le cours de morale non confessionnelle. Car ce cours, pour engagé qu’il est, ne s’est jamais donné pour mission d’apprendre aux élèves l’inexistence de Dieu, la stupidité des religions ou le fléau de la croyance. Non, il se limite – et c’est déjà extraordinairement ambitieux ! - à encourager les élèves à pratiquer une méthode appelée le libre examen. Loin de tout endoctrinement, qu’il soit religieux ou athée, cette méthode consiste à inviter les élèves à penser par eux-mêmes, librement, en usant de leur raison. En aucun cas le cours de morale ne prétend dire aux élèves quoi penser. Tout au plus tente-t-il de leur enseigner comment penser.

Et j’avoue avoir le plus grand mal à saisir pourquoi une si belle méthode, qui constitue le fondement même de la démarche scientifique et de l’activité philosophique – je pense ici à Descartes ou Poincaré -, ne pourrait être enseignée qu’à de petits athées, au prétexte qu’elle serait trop engagée. Le débat autour de la neutralité du cours de morale non confessionnelle me paraît donc un faux débat, et seules des considérations politiciennes peuvent expliquer que le cours de morale ait été traité sur le même pied que les cours de religion. Car si le cours de morale est engagé, c'est en faveur de principes issus des Lumières, qui devraient constituer le socle de l'enseignement officiel : le libre examen, la raison, l'autonomie individuelle, le refus de tout dogmatisme.

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