Samuel Paty : Je me souviens

Publié le par Nadia Geerts

Je me souviens : le 7 janvier 2015. L’horreur, le sang, les morts, le chagrin, la colère.

Je me souviens : le retour à l’école, deux ou trois jours plus tard. Les affichettes « Je suis Charlie », texte blanc sur fond noir, collées sur les portes de chaque classe, initiative de la très laïque directrice de l’époque. Les étudiants bouleversés. Les indifférents. Ceux qui demandent si on peut vraiment afficher « Je suis Charlie » sur la porte de la classe d’une école soumise à l’obligation de neutralité.

Je me souviens : les collègues désemparés, qui viennent nous trouver, nous les profs de philo, « parce qu’on a l’habitude de parler de ça, nous », pour nous demander que dire, que faire, comment aborder ça en classe.

Je me souviens : le livre d’or, initiative d’un collègue sans doute, destiné à recevoir nos messages, souillé – oui, souillé – par un autre collègue qui ne pouvait être Charlie qu’à condition de pouvoir être aussi, et en même temps, le même jour, Sémira, la Palestine ou tant d‘autres causes.

Je me souviens : cette étudiante de culture musulmane, venue me trouver pour me faire part de son indignation, et baissant la voix à l’arrivée de deux jeunes barbus, clamant très fort, eux, à quel point ils s’en fichaient, de cet attentat. Mon saisissement, ma conscience aigüe que ç’aurait dû être l’inverse: elle s’indignant haut et fort, eux baissant la voix.

Je me souviens : ces intellectuels, spécialistes de la laïcité, libre-exaministes, ronronnant leurs niaiseries middelmatiques sur les plateaux télé, accordant que certes, cet attentat était injustifiable, mais que tout de même, l’heure était venue de se demander si…

Je me souviens : ces humoristes leur emboitant le pas, soucieux de ne pas mettre de l’huile sur le feu, appelant à la raison, à la modération, parce que bon.

Je me souviens : tous ces gens, parfois instruits, parfois laïques, parfois progressistes, expliquant depuis cinq ans, avec une constance effarante, qu’ils ne peuvent pas être Charlie, ça non. Ergotant, jouant sur les mots, arguant qu’ils peuvent parfaitement « être solidaires » sans pour autant aller jusqu’à « être ». Parce que tout de même, quel mauvais goût, cet humour de corps de garde, cette – osons le mot – « islamophobie » -, qui fait le jeu de – vous savez bien…

Le 16 octobre 2020, Samuel Paty, professeur d’histoire et de géographie au collège, est décapité. En France, dans les Yvelines. Parce qu’il a osé montrer la célèbre Une de Charlie Hebdo où le prophète Mahomet dit « Tout est pardonné », ainsi qu’un autre dessin le montrant posant nu dans une position peu flatteuse. Décapité !

Je me souviens de tout ce qui a précédé ce vendredi où un enseignant qui voulait apprendre à ses élèves à être un peu moins cons, les rendre un peu plus libres, a été décapité, pour cette raison même. Je me souviens de toutes ces capitulations, ces compromissions, ces concessions, ces lâchetés, qui ont mené à cette chose abominable qu’on n’aurait pas crue pensable, avant. Une décapitation. En France. En 2020.

Alors par pitié, taisez-vous. Si vous parlez, que ce soit pour rappeler les principes qui fondent notre État de droit : l’absolue liberté de conscience. Le droit au blasphème. La mission émancipatrice de l’enseignement. La dénonciation sans ambages de tout ce qui s’y oppose, et au premier rang de quoi se trouve l’islamisme. L’islamisme, celle maladie dont l’islam contemporain est très gravement malade, il est plus que temps de le reconnaître aujourd’hui.

Je n’en peux plus de vos « oui, mais ». Arrêtez de prendre les musulmans pour des cons. Traitez-les enfin pour ce qu’ils sont : des hommes et des femmes doués de raison, nos concitoyens, que nous avons la responsabilité, en tant qu’enseignants, que politiques, qu’intellectuels, qu’humoristes, de traiter comme des égaux, et non comme une espèce fragile à protéger. C’est ce que faisait Samuel Paty. C’est ce que nous devrions tous faire. Dès demain, puisque nous ne l’avons pas tous fait hier.

Je me souviens.

 

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