MRAX-attitude ?

Publié le par Nadia Geerts

L'éditorial du n° 177 du MRAX Info (mars-avril 2007) fait référence à l'article que j'avais consacré ici-même à Tariq Ramadan (http://nadiageerts.over-blog.com/article-5994403.html), malheureusement sans en reproduire la moindre ligne.

Vous trouverez ici l'éditorial en question, suivi de ma réaction, qui a été publiée dans le MRAX-Info n°178 de mai-juin 2007.

Une
laïcité qui se divise

 Par Didier de Laveleye, docteur en Anthropologie de l’ULB, directeur du MRAX

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(photo: "Mixité culturelle, mixité sexuelle: faut-il choisir ?", conférence-débat à l'ULB, le 6 mars 2007, à l'initiative du Cercle NPNS de l'ULB et du Librex. De gauche à droite: Nadia Geerts, Didier De Laveleye, Paul Damblon, Delphine Szwarcburt, Chemsi Cheref-Khan)

Dans la polémique qui a sévi suite au refus des autorités de l’ULB d’accepter que le Cercle des étudiants arabo-européens reçoive Tariq Ramadan à un débat, Nadia Geerts a tenté, d’identifier les personnes qui pourraient –ou non– entrer dans la contradiction avec l’islamologue (cf. LLB du 16/03, p.22).

 

Pour cela, elle a opéré sur un mode arbitraire en classant les personnalités en deux camps opposés. Deux camps seulement. Pas de chance pour ceux qui, comme moi, ne pensent pas exactement comme elle : ils sont refoulés du côté des dangereux communautaristes, tous suppôts de Tariq Ramadan, qui mettraient en péril les fondements de notre démocratie… Rappelons toutefois que Ramadan n’est pas Ben Laden ! Il a condamné fermement les attentas du 11 septembre, demandé un moratoire contre les violences faites aux femmes au nom de l’Islam, etc. Mais il reste aussi un moraliste qui se dit opposé à l’homosexualité. Faut-il pour autant le mettre dans le même camp que tous les dangereux extrémistes et justifier ainsi sa censure ?

 

Cette vision manichéenne des positions des uns et des autres est surprenante. Il est en effet cocasse qu’en s’érigeant en défenderesse universelle de notre démocratie, de la liberté d’expression et du libre-examen, Nadia Geerts justifie que l’on réhabilite non seulement la censure, mais également l’arbitraire censé en décider...

Mais plus inquiétant sont les signes d’une fracture grandissante, au sein de la communauté des laïcs, entre des dinosaures de la laïcité, poussés par quelques nouveaux fondamentalistes, et ceux que l’on qualifie aujourd’hui de défenseurs du relativisme culturel, ou parfois plus méchamment, d’islamo-complaisants…

 

Là se situe en réalité le véritable enjeu de la polémique, dont Tariq Ramadan n’a finalement été que le prétexte. Pour les premiers, la laïcité doit adopter à l’égard des musulmans la même attitude rigoureusement anticléricale qu’elle a eu vis-à-vis des catholiques à l’époque où le religieux dominait encore notre société. L’ennui c’est que les rapports de force ne sont pas du tout les mêmes !

 

Grossissant dès lors certains faits, évoquant sans cesse la menace intégriste, surfant fréquemment sur l’idéologie du « conflit de civilisation », niant souvent les discriminations et les exclusions qu’entraînent leur position ouvertement hostile, cette attitude signe une redoutable incapacité à nouer le dialogue, et alimente un brasier xénophobe.

Tariq Ramadan et Nadia Geerts ont en commun cet attrait pour le fondamentalisme des valeurs de leur propre communauté. Cet enfermement les empêchent l’un et l’autre de tolérer pour des tiers ce que leur morale réprouve : l’homosexualité pour l’un, la religion pour l’autre. Tout deux me reprocheront sans doute ma tolérance.

 

« Une laïcité qui se divise » (MRAX Info n°177) : Réaction
 
Peut-on, comme le fait Didier De Laveleye, opposer au fondamentalisme religieux un « fondamentalisme laïque » ? Sans doute, s’il s’agit d’ériger l’athéisme en dogme. Mais la laïcité, dans son sens premier qui est aussi celui que je défends, ne s’assimile nullement à un quelconque athéisme militant, mais à l’exigence de séparation des Eglises et de l’Etat. Cette dernière n’interdit nullement la coexistence de diverses convictions philosophiques et religieuses ; elle l’organise au contraire, en faisant en sorte qu’aucun dogme – fût-ce l’athéisme ! - ne puisse se muer en règle fondatrice de l’Etat.
Or, dans l’article que j’ai consacré à Tariq Ramadan, je faisait remarquer que « sa démarche intellectuelle vise à retourner au texte sacré, le Coran, pour y trouver la réponse aux questions que pose le vingt-et-unième siècle. De son propre aveu, la société de référence est pour lui celle qui avait cours au septième siècle, au temps du Prophète, et les lois islamiques sont supérieures aux lois séculières ». Cela ne le transforme certes pas en un Ben Laden, mais fait de lui un fondamentaliste, en effet.
Ma morale ne réprouve nullement la religion, contrairement à ce qu’écrit Didier De Laveleye. Ma morale réprouve en revanche toute tentative d’immixtion du religieux dans la sphère étatique. En cela, je diffère essentiellement de Mr Ramadan : la société que je défends offre bien plus de liberté(s) aux croyants de toutes obédiences que la société fondamentaliste islamique n’en offrirait aux homosexuels…
Je terminerai en déplorant que la simple expression d’une opinion, que j’émets en tant que simple citoyenne, certes laïque, me fasse qualifier de pseudo « défenderesse universelle de notre démocratie », justifiant la censure et l’arbitraire. C’est d’autant plus cocasse que l’objet de l’article auquel il était fait allusion était de défendre une voie médiane, permettant la confrontation des idées de Mr Ramadan avec des intellectuels (dont je ne prétendais pas fournir la liste exhaustive !) défendant un point de vue suffisamment éloigné du sien pour qu’il puisse y avoir réel débat. Est-ce là que Didier De Laveleye voit une « redoutable incapacité à nouer le dialogue » ?
 
Nadia Geerts

Publié dans Laïcité - religions