Voile: racisme diffus ?

Publié le par Nadia Geerts

Qu’est-ce qui alimente l’aversion des francophones de Belgique à l’égard du voile ?
Une enquête menée par le Centre de psychologie de la religion de l’UCL apporte la réponse, sans appel : « l’idéal de la femme émancipée n’y est pas pour grand chose, à l’inverse d’une forme de racisme diffus et ambiant qui, sans être violent, se marque par le rejet d’autrui et la peur de la différence »[1].
Explication : « plus les personnes interrogées valorisent les valeurs d’autonomie, d’émancipation personnelle, plus elles ont tendance à accepter le port du voile ». D’ailleurs, poursuit l’article, ces dernières se caractérisent par « leur sens de la spiritualité, leur caractère universaliste, une personnalité ouverte à l’expérience (curiosité intellectuelle, attrait pour l’art et la culture, créativité,… )».
A l’inverse, le « profil psychologique type de l’adversaire du voile » est peu séduisant : « plutôt âgé, anticlérical « primaire » ou bien religieux orthodoxe, convaincu de sa supériorité culturelle. Sécuritaire, conformiste, il valorise le pouvoir, la réussite, l’hédonisme. Il est politiquement marqué à droite ».
Nulle explication sur ce qu’est, pour les chercheurs de l’UCL, un « anticlérical primaire ». Mais une chose est sûre : à la lecture de l’article, on ne peut qu’avoir envie d’être favorable au port du voile : tout plutôt que de se voir ranger dans le camp de ces vieux barbons arrogants …
 
Soyons clairs : si l’on peut en effet raisonnablement supposer que les racistes de tous poils trouvent dans l’observance de certaines pratiques culturelles importées du pays d’origine une raison supplémentaire d’affirmer l’incompatibilité culturelle entre « eux » et « nous », peut-on en déduire, comme le fait le professeur Vassili Saroglou, que c’est « principalement le racisme qui suscite en grande partie l’hostilité au voile » ?
 
Il est peut-être temps ici de rappeler une règle élémentaire de logique aristotélicienne : le principe selon lequel, si tous les A sont B, cela n’implique pas nécessairement que tous les B soient A. à vrai dire, c’est même l’exception, puisque cela n’est vrai que si A et B sont synonymes.
Tous les hommes sont mortels ? Certes, mais tous les mortels sont loin d’être des hommes…
De la même manière, si tous les racistes sont hostiles au voile, cela ne peut pas entraîner que toutes les personnes hostiles au voile soient racistes, sauf à postuler, par je ne sais quel coup de force rhétorique, que l’hostilité au voile est ipso facto synonyme de racisme.
 
Le Soir reconnaît d’ailleurs, au détour d’une phrase, que cela « ne signifie évidemment pas que tous ceux qui s’opposent au port du voile sont racistes ». Mais ce n’est là qu’une petite phrase isolée dans un article dont la tonalité globale est clairement culpabilisante à l’endroit des personnes hostiles au voile. En première page en effet, sous le titre « Le port du voile heurte les Belges », on apprend que l’aversion pour le foulard musulman s’explique par « le racisme ambiant ». En page 4, l’article continue avec un titre accrocheur : « Le racisme exclut le voile ». Et de nouveau, en sous-titre : « le racisme ambiant est en cause ».
Même l’analyse du sondage surfe sur cette interprétation biaisée : en effet, alors que 23,6 % des personnes interrogées affirment que le voile les « dérange dans la rue », le Soir en conclut que « près d’une sur quatre ne le tolère même pas sur la voie publique ».
Or, « être dérangé par », ne signifie pas qu’on ne « tolère » pas ! Ne pas tolérer, ce serait être partisan de l’interdiction, mais comment prétendre sans malhonnêteté intellectuelle que celui qui est dérangé par quelque chose souhaite nécessairement l’interdire ? Reconnaître qu’on éprouve un sentiment diffus de malaise devant certaines choses, ce n’est pas vouloir que la société entière se conforme à ce malaise – ce qui serait d’ailleurs plutôt la caractéristique des intégrismes, soit dit en passant…
 
 
Il est vrai que lorsqu’on souhaite se profiler, à ses yeux et à ceux d’autrui, comme curieux, ouvert, tolérant, créatif, voire libertaire, s’affirmer hostile au port du voile fait un peu tache. Le slogan soixante-huitard « Il est interdit d’interdire » semble encore avoir de beaux jours devant lui, ainsi que la conviction d’une partie de la gauche qu’on ne peut s’opposer au cléricalisme islamique comme on l’a fait jadis vis-à-vis du cléricalisme catholique, dès lors que l’islam serait la religion des opprimés, et non celle de la classe bourgeoise détentrice du pouvoir…
 
Les chercheurs de l’UCL concluent en recommandant à la société d’accueil « un travail incessant sur le racisme qui couve en son sein », et en engageant la communauté musulmane à « tenir compte du regard pour le moins suspicieux d’une frange importante de la société ». Comment mieux culpabiliser ceux que le voile dérange – forcément racistes, même s’ils ne se l’avouent pas -, et comment mieux crisper la communauté musulmane ?
En effet, c’est pour « tenir compte du regard d’autrui » donc pour ne pas exacerber la méfiance caractérisée d’une population globalement raciste, qu’il est recommandé aux musulmanes d’adapter leur comportement.
 
On regrettera l’absence de réflexion sur des valeurs, celles de la laïcité, par exemple, qui permettraient à tous et à toutes de circonscrire précisément les lieux où le port du voile doit être permis – quel que soit le nombre de ceux qu’il « dérange » - et ceux où il est souhaitable de l’interdire.
Une piste ébauchée en fin d’article par Ricardo Gutiérrez, qui rappelle que « nombre d’acteurs associatifs musulmans s’inscrivent d’emblée dans cette perspective de promotion du « vivre ensemble », en rappelant, par exemple, que le Coran n’impose en aucune manière le port du voile aux musulmanes. Ou encore en incitant les jeunes filles qui portent le voile à le retirer si le règlement d’ordre intérieur de leur école l’interdit. »
 
Un discours qui gagnerait à être plus mis en valeur, plutôt qu’une enquête dont on aimerait connaître le détail, ce qui fait par exemple qu’on est classé dans le camp peu enviable des « anticléricaux primaires », des « conformistes », des « sécuritaires » ou de ceux qui sont « convaincus de leur supériorité culturelle ».
 

 

[1]Source : Le Soir du 26 mai 2007

Publié dans Laïcité - religions