Qu’est-ce que le PJM ?

Publié le par Nadia Geerts

Pour la quatrième fois consécutive se présente aux élections un parti musulman : le PJM, lequel se présente lui-même comme « le parti de tous les musulmans et de toutes les générations qui ont tourné définitivement la page du colonialisme et des humiliations ».
Son fondateur, Jean-François Bastin, converti à l’islam et de ce fait rebaptisé Abdullah Abu Abdulaziz Bastin, a également fondé le PCP, Parti de la Citoyenneté et de la Prospérité. Il est tête de liste à la Chambre pour l’arrondissement électoral de Bruxelles-Hal-Vilvorde, le seul où le PJM soit représenté.
Son programme électoral pour ces législatives 2007 s’articule autour d’une curieuse notion, celle d’ « écologie cosmique », qui entend articuler la Créature, la Création et le Créateur, lesquels sont naturellement en « relation de fraternité cosmique ». Le tout « pour notre religion, pour notre dignité, pour Allah »[1], étant posé que le PJM « accueille dans ses rangs tous ceux qui veulent faire entendre la voix du sacré dans un monde qui l'a banni aussi stupidement que dangereusement »[2]. Et dit défendre « un islam authentique dont il récuse par nature toute distorsion doctrinale, toute adaptation laïque ou prétendument moderniste ».
affiche-pjm.jpgCurieusement figure sur les affiches électorales du PJM une femme au visage masqué. Elle est non seulement voilée, mais encore impossible à identifier, dès lors que le signe du parti est imprimé sur son visage. Une manière de la cacher ? Bastin s’en défend, expliquant que c’est la candidate en question qui n’a pas souhaité « être exposée à tous les regards ». Curieuse attitude de la part d’une candidate à une fonction politique, mais Bastin n’en démord pas : « On ne l’a pas effacée (…). Elle est là dans sa réalité ». Une réalité de femme sans nom, sans visage, sans identité.
Le PJM a communiqué ce 30 mai sur cette curieuse affiche; on trouvera ce communiqué ici.
Parmi les compagnons de route du PJM figurent également Rachid Zegzaoui connu pour ses observations « citoyennes », et Sandrine Corten, gestionnaire du site Acteurs de terrain et onzième candidate effective sur la liste PJM. Une dame qui semble avoir fait de l’antisionisme son principal cheval de bataille, ce qui n’aurait rien de gênant si cet antisionisme ne flirtait parfois dangereusement avec de l’antisémitisme pur et simple, ainsi lorsqu’elle publie sur son site une caricature-nadia-corten.jpgcaricature évoquant curieusement celles des Juifs par les nazis, ou lorsqu’elle jette la suspicion sur toute collaboration avec une association juive, qu’il s’agisse du CCLJ ou de l’UPJB[3]. 
Cet antisionisme qui ne se borne pas, loin s’en faut, à dénoncer la politique de l’Etat d’Israël, semble d’ailleurs partagé au PJM, puisque ce dernier soutient « les persécutés de la liberté d’expression »[4] que sont les gestionnaires du défunt site assabyle.com, deux membres du Centre islamique belge qui furent condamnés le 21 juin 2006 pour avoir diffusé sur le site en question « une vidéo assimilant nazisme et sionisme - ce qui est une manière de minimiser la Shoah ; et un texte intitulé « La fin du peuple d'Israël », entendu au sens biblique : la fin du peuple des enfants d'Israël, donc du peuple juif. Les Juifs y étaient décrits comme « des transgresseurs, des lâches, des singes et des porcs » ; le texte précisait : il faut les combattre « au moyen de destriers de guerre » - ce qui est une incitation au passage à l'acte. »[5]

Mais finalement, à part ces anecdotes, certes significatives, qu’est-ce que le PJM ? Quel est son programme politique ? S’il se profile dans la mouvance altermondialiste opposée à la logique néolibérale[6], s’il est nettement pro-palestinien, peut-on en déduire pour autant qu’il s’agit d’un parti que l’on pourrait qualifier de «musulman de gauche » ?

Une thèse difficile à soutenir dès lors que le MJM – Mouvement des Jeunes musulmans », lié au PJM - cherche « à sauver l'expression majeure d'un islam qui est incontestablement celle d'un Etat islamique gouverné par la châri'a et défendu par le djihâd »[7], « dénonce et combat avec la dernière énergie tous les prosélytismes laïques suicidaires d'assimilation culturelle, idéologique ou religieuse d'une fraction quelconque de la société » et « rejette sans appel le modèle d'intégration, de nature néo-colonialiste, qui détruit sciemment toute authenticité spécifique, toute richesse culturelle originale ».

La démocratie elle-même ne compte manifestement pas au nombre des valeurs défendues par le MJM, puisqu’il professe que « "Jouer" à la démocratie laïque et pluraliste n'engage nullement le musulman à faire un acte de foi dans la laïcité ou dans la démocratie, et y engage encore moins l'islam, qui n'a pas à renier pour la circonstance un seul trait de sa croyance, à perdre une seule plume de sa majestueuse coiffe ». Abdullah Abu Abdulaziz Bastin, auteur du très long document « Intégration et citoyenneté » s’adresse d’ailleurs ainsi à ses « partenaires du jeu démocratique et citoyen » : « je les préviens en toute franchise que le jour où j'aurai enfin l'occasion de jouer le mien de jeu (celui de l'islam, joué dans un Etat véritablement islamique, que ce soit dans un an ou dans cent), ce jour là, je les quitterai. Je me lèverai, je leur serrerai la main en signe de gratitude, et les inviterai à venir le jouer avec moi cette fois, exactement comme ils m'ont invité à venir jouer le leur avec eux. »[8]
 
Sous le titre « D’abord l’islam », le MJM établit très clairement, pour ceux qui en douteraient encore, sa hiérarchie de valeurs : « Il faut, en d'autres termes, être musulman (c'est-à-dire, être un musulman conscient) avant d'être belge, aussi bien dans l'ordre chronologique des étapes de sa réintégration dans l'islam, que par référence à la nature spirituelle privilégiée de sa foi». Ce qui le conduit à paraître préférer la « logique » d’un Jean-Marie Le Pen à celle de ceux qui prônent une société multiculturelle impliquant la construction d’un vivre ensemble, donc une « intégration » que le Mouvement des Jeunes Musulmans récuse par principe[9] :
« Que LE PEN dise sans détours aux femmes musulmanes de nouer leurs foulards et de mettre les voiles, c'est clair et c'est net. Il ne veut pas de musulmans et encore moins d'islam en France (c'est là le triste mais très logique résultat de ses obtuses réflexions). Du moins reconnaît-il la véritable nature de cet islam, puisqu'il reconnaît la validité de ses exigences.Mais prétendre qu'il n'y a pas de foulard en islam, se cacher derrière le fait que le Coran n'y fait pas explicitement allusion pour inciter une musulmane à ne pas le porter en Belgique, en Turquie ou ailleurs, c'est ajouter à la négation de l'islam celle de l'identité spécifique du musulman.
D'un autre côté, pourquoi, par exemple, un musulman n'avouerait-il pas une bonne fois pour toutes qu'il ne peut, de par sa religion, donner la main aux femmes " étrangères " (c'est-à-dire, les personnes susceptibles d'être épousées, qu'elles soient musulmanes ou non)? Outrepasser cette interdiction religieuse formelle n'est pas,ce surplus, favoriser l'acceptation de l'islam, ni même, quoiqu'il en pense, améliorer l'image du musulman. Agir ainsi, tout au contraire, c'est tromper sa religion, tromper sa foi, et, au surplus, tromper la personne concernée que ce non intentionnel refus élémentaire de politesse choque au plus haut point. »
 
Assez classiquement pour un mouvement qui se prétend un retour aux sources de l’islam, le MJM, sous le titre « un modernisme rétrograde », « dénonce dans la prétendue " modernité " une réviviscence alarmante, mais significative, d'une époque primitive d'ignorance et d'obscurantisme antérieure à la révélation coranique, celle de la djâhiliya préislamique. La société moderne (qu'elle soit " occidentale " ou " islamique ") qui revit très exactement cette période historique d'avant l'islam où les hommes vivaient dans l'ignorance du Dieu unique, est donc bien " arriérée " par rapport à celle qui a suivi la révélation !  
La fréquentation des sources (Coran et sunna) doit ranimer chez le musulman son inextinguible désir d'aller de l'avant, raffermir sa volonté de rendre vie à l'authentique islam originel. Un islam neuf, quoique ancien, seul habilité à le dégager des impasses où le conduisent ces " nouvelles " sociétés archaïques qui s'efforcent par tous les moyens de l'écarter d'un Dieu qu'elles pensent, on ne peut plus stupidement, avoir éliminé définitivement de la direction de leurs affaires ».

On mentionnera encore pour mémoire l’hostilité manifeste des Jeunes musulmans aux « accoutrements laïco-maçonnico-républicains » dont il importe de déshabiller l’islam pour le rétablir « dans son intégrité naturelle »[10], ainsi qu’à l’athéisme, aimablement qualifié de « déjection ». Le retour à l’islam des origines s’impose comme seule issue, contre ceux qui confient leur religion « aux caprices infantiles d'une société qui n'a même pas réussi à préserver la sienne, ou si peu ». A défaut, c’est une véritable apocalypse qui attend le musulman : « un véritable suicide, la désintégration inéluctable, à brève ou longue échéance, de ce qui constituait le fondement même de son identité, à savoir sa religion. ».

Malgré un intégrisme islamiste difficilement contestable et des mises en causes éloquentes de la démocratie, le PJM se défend d’être d’extrême droite, ce dont l’avaient accusé Mariem Bouselmati (Ecolo) et Saïd Jibet (PS)[11]. Et recommande à ces derniers, qui l’eût cru, de « se sortir du colonialisme intérieur qui continue de sévir dans leurs têtes ».
 

[1]Voir l’interview de J-F Bastin par Mehmet Koksal sur http://allochtone.blogspot.com/2007/05/molenbeek-et-son-plerinage-politique.html
[3] Sandrine Corten commençait ainsi un article intitulé « Liberté de critique ou liberté de dénigrement ? » très brièvement publié sur son site le 17 mai 2007 avant d’être retiré « suite à certaines pressions » :
 « J'aimerais connaître le point de vue de Nadia Geerts concernant la politique de l'État d'Israël et le conflit au Moyen-Orient?
Aura-t-elle l'amabilité de répondre uniquement à cette question?
Le jeudi 17 mai, au club Sholem Aleichem, Nadia Geerts, licenciée en philosophie et professeur de morale, présente "Islam, laïcité, intégration et démocratie".
Elle a également inclus dans la tournée de promotion de son livre, "L'école à l'épreuve du voile", le CCLJ, centre communautaire laïc juif… »
[6] « Le PJM les invite à participer avec lui au projet mondial de type résolument révolutionnaire, partiellement ébauché au sein de la mouvance altermondialiste, qui veut, dans la seule logique islamique encore crédible (c'est son intime conviction), donner un coup d'arrêt à l'oppression néolibérale des grands empires marchands qui privent l'ensemble de l'humanité de tout exercice d'un droit, d'une justice, d'une liberté par ailleurs universellement proclamés.» (http://www.mvjm.be/dossiers/PARTI-PJM/FONDAMENTAUX/STATUTS_PJM.html)
[9] « Si les deux intégrations dans l'islam et dans la société non musulmane sont inséparables et complémentaires dans le contexte " Jeunes Musulmans " de l'immigration, elles ne sont évidemment pas égales pour le musulman en termes de valeur, de transcendance. Elles sont, au contraire, dans la perspective ultime de son destin, totalement divergentes, et de portées totalement disproportionnées. »

Publié dans Laïcité - religions