Est-on raciste si on critique le voile ?

Publié le par Nadia Geerts

Entretien (Le Vif l’Express du 8 - 14 juin 2007/interview de Marie-Cecile Royen) 

Est-on raciste si on critique le voile ? 

A l’UCL, un psy des religions affirme que l’hostilité des Belges au voile islamique trahit un « racisme subtil ». A Anvers, un « code vestimentaire » interdit aux fonctionnaires d’arborer des signes religieux. Double polémique.

Elle, Nadia Geerts, enseignante, est militante républicaine, antiraciste et laïque, auteur de L’Ecole à l’épreuve du voile (Labor). Lui, Radouane Bouhlal, président du Mouvement contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie (Mrax), milite contre l’interdiction du port du foulard islamique. Entretien croisé.

Le Vif/L’Express :

partagez-vous les conclusions de l’étude du Pr Vassilis Saroglou, psychologue des religions ?

Nadia Geerts :

Certaines personnes d’extrême droite rejettent le voile parce qu’elles considèrent que l’islam ne peut pas s’intégrer dans la société belge ; il s’agit là d’un réflexe raciste. Mais prétendre que toute personne qui se sent mal à l’aise par rapport au voile est raciste me paraît erroné. Personnellement, je n’ai aucun problème avec le port du voile dans la rue ou dans les espaces privés. Si le voile dérange, c’est parce qu’il ne concerne que les femmes dont il est censé assurer la protection face à des hommes qui sont ressentis comme des prédateurs potentiels. L’actualité turque nous démontre que choisir d’arborer le voile ou pas est un acte éminemment politique.

Radouane Bouhlal :

Le « racisme » est un terme fort. Je comprends qu’un certain nombre de gens de bonne foi acceptent mal d’être assimilés à des « racistes » dès lors qu’ils posent un regard critique sur le port du foulard. Au XIXe siècle, le racisme était une théorie scientifique qui cataloguait les êtres humains, certaines races étant considérées comme supérieures à d’autres. Cette théorie a été balayée de nos jours, mais l’idée de hiérarchie s’est déplacée vers le concept de « civilisations ». Aujourd’hui, certaines cultures, convictions philosophiques ou religieuses s’estiment supérieures à d’autres. Voyez comment les militants zélés de la laïcité philosophique abordent unilatéralement le foulard – infériorité de la femme, soumission de celle-ci, prosélytisme, activisme politique, etc. – et vous comprendrez que l’enquête de Vassilis Saroglou est au cœur du sujet quand elle parle de « racisme subtil ».

V-E :

De plus en plus d’écoles adoptent des règlements d’ordre intérieur qui interdisent le port de couvre-chef ou, explicitement, les signes religieux ou philosophiques ostensibles. Une forme de racisme ?

Radouane Bouhlal :

Pour faire passer la pilule de la persécution à l’encontre du foulard, on la noie dans une interdiction générale et abstraite des signes religieux ou philosophiques ostensibles. Arrêtons l’hypocrisie, nous savons tous que c’est le foulard qui est contesté. On voudrait nous faire croire que les écoles ne prennent cette mesure générale et abstraite qu’en dernier recours, c’est faux ! Prenons l’exemple des athénées de Gilly et Vauban, à Charleroi, qui ont interdit le foulard sans motif réel, juste parce que les préfets nouvellement nommés y étaient hostiles. Le Mrax se devait de réagir face à cette spirale de l’exclusion. Je regrette qu’à Bruxelles, depuis lors, nous soyons passés à 90 % d’écoles interdisant le foulard. Quel acharnement à l’égard des élèves musulmanes qui le portent !

Nadia Geerts :

J’ai écrit mon livre, L’Ecole à l’épreuve du voile, en réaction à une plainte du Mrax. Je n’ai pas compris cette action judiciaire. On me dira que le Mrax a étendu son objet social à la lutte contre les discriminations religieuses. Mais, dans la mesure où le règlement d’ordre intérieur de ces écoles vaut pour toutes les expressions religieuses et philosophiques, je ne vois aucune discrimination, même si je comprends très bien que les jeunes musulmanes se sentent visées.

V-E :

Les jeunes filles parlent souvent d’un « cheminement spirituel » à propos de leur choix de se couvrir la tête. Peut-on considérer qu’elles exercent leur droit à la liberté religieuse ?

Nadia Geerts :

La Déclaration universelle des droits de l’homme garantit la liberté de manifester sa religion en public et en privé. Mais l’école n’est ni un lieu privé ni un lieu public. Il y a là un vide juridique. Une école a le droit d’imposer ses propres règles. Quand j’étais lycéenne, un punk avec les cheveux teints en vert se serait fait renvoyer de l’école. Les filles qui ne respectent pas le règlement s’excluent elles-mêmes. Je suis frappée de voir à quel point le voile est devenu un « combat ». Il y aurait lieu de s’interroger sur les raisons d’une telle mobilisation.

Radouane Bouhlal :

L’appréciation selon laquelle l’école publique n’est ni un lieu privé ni un lieu public constitue une erreur juridique manifeste. Par ailleurs, même une école privée, à l’instar des discothèques, par exemple, est tenue de bannir toute discrimination. Pour revenir à la question posée, la plupart des jeunes filles ou femmes qui portent le foulard le font librement. Mais la société dominante ne veut pas l’entendre et continue à donner des leçons d’émancipation comme au temps des colonies. Le foulard est vraiment révélateur d’un paternalisme larvé.

V-E :

La nouvelle subjectivité religieuse se manifeste aussi par des revendications comme la viande halal dans les cantines, le refus du cours de natation, la contestation de la théorie de l’évolution, le refus de jeunes filles ou femmes de serrer la main de professeurs ou collègues masculins, etc. En avez-vous pris la mesure ?

Radouane Bouhlal :

Ecoutez, là, on mélange tout ! Un étudiant musulman est-il condamné à manger du porc ou des tartines froides à l’école, quand il paie pour la cantine ? Cela n’a rien à voir avec le fait de ne pas suivre un cours inscrit au programme, ce qui est inacceptable. Mais, à nouveau, on peut percevoir une prémisse de l’exclusion : on prend un fait – celui selon lequel quelques étudiants aient pu contester la théorie de l’évolution de Darwin, théorie totalement invalidée par le monde scientifique depuis très longtemps et qui, quand j’étais élève, ne prenait que vingt minutes du cours de biologie sur l’ensemble du cursus secondaire – et on le monte en épingle pour dire qu’il y a péril islamiste. Restons calmes.

Nadia Geerts :

J’ai des collègues qui ne parviennent plus à enseigner la théorie de l’évolution. Il faut rappeler le rôle de l’école : transmettre des connaissances, dans l’état où elles se trouvent. On ne peut pas les mettre sur le même plan que des croyances religieuses. Quand deux ou trois élèves contestent la théorie de l’évolution, c’est gérable. Quand toute une classe s’y met, rien ne va plus.

V-E :

Comment éviter la création d’écoles-ghettos ?

Nadia Geerts :

La situation actuelle est la moins bonne. A terme, aucune école n’acceptera encore le port d’insignes religieux. En effet, dès qu’un établissement adopte un règlement en ce sens, les filles réfractaires s’inscrivent dans une autre école qui, pour éviter l’effet ghetto, prend à son tour une décision d’interdiction. L’idéal serait que le pouvoir politique prenne ses responsabilités et définisse une attitude générale, pour éviter la stigmatisation des écoles. Même si cela n’empêchera pas la création d’écoles islamiques.

Radouane Bouhlal :

Bel aveu ! Merci de reconnaître qu’effectivement il y a une surenchère et une spirale de l’exclusion. Le Mrax est également favorable à une initiative du législateur, mais dans le sens contraire : dès lors qu’aujourd’hui 90 % des écoles bruxelloises interdisent le foulard, il ne peut plus faire comme si de rien n’était. Quand une discrimination massive frappe une population déterminée, il se doit de défendre, par un texte normatif, le principe de liberté.

V-E :

Des pétitions en sens divers manifestent la permanence de ce débat…

Nadia Geerts :

La pétition que nous venons de lancer (1) vise plus largement les tentatives d’immixtion du religieux dans la sphère de l’école. Le voile est un signe d’appartenance religieuse. Mais il a, en outre, à mes yeux, le défaut d’être sexué. Dans ce sens, il ébranle le principe de mixité et d’égalité. Le dire ne fait pas de moi une raciste. Pourquoi interdire le voile à l’école ? Parce qu’avant même d’avoir ouvert la bouche la jeune fille, à un âge où sa personnalité n’est pas encore formée, est immédiatement identifiable et identifiée au groupe dont elle est issue.

Radouane Bouhlal :

Je ne suis pas homme à jeter de l’huile sur le feu, je ne lancerai donc pas de contre-pétition. Ce dont nous avons besoin, c’est de sérénité. Et une fois encore, je dois avouer ma mauvaise humeur quand je vois des militantes laïques expliquer aux femmes musulmanes comment elles doivent vivre, s’habiller ou se comporter. Le féminisme est un magnifique combat pour que les femmes ne soient plus sous tutelle, ni dépendantes des hommes ni placées sous un protectorat laïque.

V-E :

Pourquoi la gauche éprouve-t-elle tant de difficultés à se prononcer ?

Radouane Bouhlal :

Oh, mais je ne stigmatise pas la gauche ! Aucun parti politique démocratique n’a pris ses responsabilités. Certes, les programmes d’Ecolo et du MR se prononcent pour la liberté de porter ou pas le foulard. Dans une interview récente, la présidente du CDH, Joëlle Milquet, s’est exprimée dans le même sens. Quant au PS, c’est toujours difficile d’y voir clair, entre un Moureaux très ouvert à Molenbeek et un Picqué très hermétique à Saint-Gilles. Mais tous les partis tolèrent l’exclusion sur le terrain, c’est regrettable !

Nadia Geerts :

A gauche, on ménage souvent l’islam, la religion du pauvre, pour ne pas accroître la stigmatisation dont sont victimes les personnes d’origine immigrée. On ne se gêne pas autant avec les catholiques, qui sont perçus comme appartenant à la classe bourgeoise ou dirigeante. Mais c’est mélanger des choses complètement distinctes.

V-E :

La ville d’Anvers a décidé d’imposer la neutralité vestimentaire à ses fonctionnaires mis en contact avec le public. La Région bruxelloise envisagerait, elle aussi, de prendre de telles dispositions. Pour ou contre ?

Nadia Geerts :

Je ne jette pas la pierre aux autorités anversoises. Il faut sortir du cas par cas. De plus, cette décision peut les aider à lutter contre l’extrême droite, qui instrumentalise le voile pour démontrer que l’islam est incompatible avec la société européenne. Pour moi, dans la fonction publique, ce qui importe, c’est le service au public. Il serait inacceptable qu’une personne qui fait une démarche dans le cadre d’un mariage homosexuel, d’un divorce ou d’un avortement dans un hôpital public se trouve face à quelqu’un qui lui semble désapprouver son choix. Tout dépend donc de la nature du contact avec le public, même si, sur le terrain, les distinctions sont malaisées à opérer. Le principe vaut aussi pour les magistrats, qui doivent rester neutres. Quant aux assesseurs, lors des élections, ils représentent une parcelle de l’autorité de l’Etat et, donc, j’estime que, le temps d’une journée, ils doivent faire abstraction de leurs convictions, d’autant que celles-ci peuvent connaître un prolongement politique, les partis politiques n’étant pas tous, ou mal, déconfessionnalisés.

Radouane Bouhlal :

Le Mrax est un mouvement pluraliste. Les opinions sont variées sur la question du port du foulard dans la fonction publique. Contrairement à ceux qui croient avoir tout compris en la matière, nous allons continuer à échanger des points de vue pour aboutir à une conclusion dans les prochains mois. J’attire cependant notre attention collective sur le fait que le Vlaams Belang, parti flamand d’extrême droite, a applaudi des deux mains l’interdiction du foulard à Anvers. On ne lutte pas contre l’extrême droite quand on applique son programme !

Entretien : Marie-Cécile Royen

(1) ecolereligion@hotmail.com

 

 


MISE AU POINT : LE MRAX NE PROMEUT PAS LE CRÉATIONNISME !
(publiée sur le site du MRAX http://www.mrax.be/article.php3?id_article=513)

JEUDI 14 JUIN 2007

Ces derniers jours, le MRAX a reçu plusieurs réactions à l’entretien « Est-on raciste si on critique le voile ? » du 8 juin 2007, que j’ai accordé à l’hebdomadaire Le Vif-L’Express.

En particulier, certaines ont souligné mon propos (p. 15) relatif à la contestation de la théorie de l’évolution de Darwin… propos malencontreusement formulé qui m’est complètement imputable (la journaliste M-C Royen n’est pas responsable).

Pour éviter toute ambiguïté, je reprécise : il peut arriver que quelques élèves croyants contestent la théorie de l’évolution de Darwin et à cela, la plupart des enseignants savent répondre par l’éducation et la pédagogie. Mais je tenais à dénoncer la dérive consistant à monter ce fait en épingle pour alléguer un soi-disant péril islamiste et justifier ainsi l’exclusion des musulmanes désirant exprimer leurs convictions religieuses, notamment par le port du foulard.

En dénonçant cette manœuvre, je ne me range pas du tout du côté des partisans du créationnisme, qui considèrent que la théorie de l’évolution est une hérésie, voire un blasphème à l’encontre de leurs croyances. En effet, la liberté de porter ou non un signe religieux dans l’enceinte scolaire ne doit en aucun cas permettre de perturber, au nom de ses croyances, le bon déroulement des cours, et en particulier celui des cours scientifiques.

Radouane BOUHLAL, Président du MRAX