Ni racisme ni voile

Publié le par Nadia Geerts

Je republie ici une carte blanche parue dans Le Soir de ce jour et émanant du Comité belge Ni Putes Ni Soumises*.

 
L'UCL, analysant le rejet du voile par une majorité de Belges francophones, mène le lecteur à des conclusions paradoxales : l'acceptation du voile, pourtant en contradiction avec l'idéal moderne d'émancipation des femmes, serait le fait d’une majorité de jeunes le percevant comme une liberté individuelle, une forme d'appartenance à une culture. De surcroît, le fait de ne pas l'accepter serait la preuve d’un racisme plus ou moins diffus, alors même que la contestation de ce symbole fondamentaliste est aussi le fait de nombreux(ses) citoyen(ne)s démocrates et progressistes engagés sur le terrain : acteurs associatifs musulmans, militants antifascistes, laïques, mouvements en faveur de la mixité et de l’égalité. Des confusions et des réductions qui tendent à montrer que le discours religieux fondamentaliste aurait réussi à infiltrer le discours normatif d’un certain nombre de jeunes.

En effet, il faut remarquer que, historiquement, alors que le voile était combattu par un nombre grandissant de femmes des pays de tradition musulmane, les fondamentalistes, profitant de différentes formes de souffrance sociale, de sentiments d’humiliation et de rejet, ont développé tout un arsenal d'arguments pour justifier ce voilement. Ils ont commencé par les persuader que "le voile" est une prescription religieuse au même titre que les cinq piliers de l’Islam. Affirmation démontée par de nombreux auteurs dont Mourad Faher[1] et Leila Babès (2).

Les intégristes veulent fixer la norme d'une "communauté" soi-disant uniforme. Ils affirment : ces femmes voilées sont pudiques, respectueuses de leur foi. Prenez-les pour modèles : vous témoignerez de la force de notre communauté. Le voile ne peut donc être réduit à un simple symbole religieux : il représente aussi un instrument idéologique contribuant à l’idée totalitaire qu'il n'existerait d'Islam que réactionnaire ; que toutes celles et tous ceux qui s'y refusent sont de "faux" Musulmans, des apostats, des discriminateurs, de mauvais citoyens. On rêve d'une telle virulence pour défendre la mixité, l'égalité hommes-femmes en droits et en devoirs, le droit à disposer de son corps, de vivre la sexualité de son choix, d'avoir des enfants quand on veut avec qui on veut, ou de soutenir le combat des femmes rêvant de vivre libres, égales et les cheveux au vent !

Autre obsession fondamentaliste : une cause majeure des désordres sociaux serait l’impudeur des femmes. Pour éviter de s’exposer à la concupiscence masculine, elles doivent voiler leurs attraits capillaires et physiques. « Cachez ces femmes que je ne saurais voir ! » Comme le montre Chadort Javann (3) le voile est donc là aussi pour enfermer le corps féminin, porteur de l'honneur de la famille, matérialiser la séparation radicale et draconienne des espaces masculin et féminin. Il définit qui est vertueuse ou non. Il limite l'espace féminin et s'en empare.

Quant à l’argument du libre choix du voile, que fait-on de la pression plus ou moins douce exercée par les frères, le père, les pairs, la famille, du contrôle, de l'influence paternaliste régressives qu'exercent les prédicateurs dans les mosquées, de la peur, du souci d’éviter les problèmes ?

La promotion du voile s’accompagne d’autres demandes ou interdictions : immixtion de plus en plus grande du religieux dans le domaine scolaire : refus des cours d’éducation physique et à la sexualité, créationnisme, demandes d’horaires séparés dans les piscines, exigence de recourir à des gynécologues féminins, augmentation des demandes de chirurgie restauratrice de l'hymen.

Quand de telles régressions se développent, quand l’égalité entre les sexes est remise en question par les fondamentalismes – la question des islamismes ne pouvant faire oublier les menées parallèles des Eglises du Réveil ou le retour des intégristes chrétiens – il est légitime que de nombreux (ses) citoyen(ne)s exercent leur droit à la critique. Car critiquer le voile, c’est refuser la discrimination liée au sexe. C'est promouvoir la neutralité active de l'Etat ou laïcité politique, cadre légal permettant aux individus de déployer leurs spécificités (religieuses, sexuelles, etc). C’est combattre les extrémismes en luttant pour plus d’égalité et de mixité. 


*Fatoumata Sidibé, Présidente, Fabienne Wilputte, Secrétaire, Delphine Szwarcburt, Vice-Présidente, Pierre Efratas, Vice-Président, Claire Maricq, pôle guide du respect, Andrea Almeida cercle npns ULB, Dominique Célis Ni Putes Ni Soumises Liège, Chemsi Cheref-Khan, Nadia Geerts, Jacqueline Goffin, Evelyne Guzy, Danielle Wajs, membres.
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(1) Mourad Faher, Approche critique des représentations de l’Islam contemporain, L’Harmattan, 2003
(2) Leila Babès, Le voile démystifié Bayard, 2004
(3) Chahdortt Djavann, Bas les voiles, Gallimard, 2003.

Publié dans Laïcité - religions