À propos des « vraies résistantes »

Publié le par Nadia Geerts

Cet article est une réponse à l'édito du dernier numéro de Riposte Laïque( http://www.ripostelaique.com/ )

Le dernier édito de Riposte laïque m’a atterrée.
Non pas seulement parce qu’il revient sur l’affaire Truchelut en continuant à défendre inconditionnellement ce que je perçois personnellement comme une erreur, tant du point de vue du droit que du point de vue du respect des libertés individuelles, mais surtout parce qu’il tend à diviser le « camp laïque » entre les « vraies résistantes » et les autres, lesquels se voient accablés de tous les maux, aussi laïques soient-ils par ailleurs, parce qu’ils ont eu le seul tort de ne pas soutenir Fanny Truchelut.
Même si je ne suis pas nommément citée dans cet édito, je m’y sens visée. En effet, tout en ayant toujours pris position de manière très ferme en faveur de l’interdiction du port du voile à l’école, tout en bataillant pour que le service public soit neutre, c’est-à-dire pour que les fonctionnaires soient tenus de s’abstenir d’afficher leur convictions religieuses, je n’ai pas soutenu Fanny Truchelut. Cela ne fait pas de moi, je pense, une « fausse résistante », encore moins un de ces « maîtres-censeurs de la gauche bien-pensante et des islamogauchistes ».
J’ignore ce que penserait Ayaan Hirsi Ali de l’affaire Truchelut. Mais je pense qu’il y a un grand danger à partir du principe que tous ceux qui sont hostiles au port du voile sont nos amis. Personnellement, je prendrai toujours comme ligne de partage le respect des valeurs démocratiques, qui exclut toute compromission avec l’extrême droite.
Au-delà de cela, j’ai soutenu Robert Redecker et je soutiens Ayaan Hirsi Ali, non parce que je partage toutes leurs prises de positions, mais parce qu’ils sont menacés dans leur intégrité physique pour avoir usé de leur liberté d’expression. Fanny Truchelut a fait bien plus ou bien moins que cela : ce n’est pas de liberté d’expression qu’il s’agit, à moins qu’il faille alors aussi considérer, par exemple, le refus de servir une femme dans un café tenu par un musulman comme l’expression légitime de sa liberté d’expression ?
Le voile ne me plaît pas, il me met mal à l’aise, il m’interpelle, et sa recrudescence, en Belgique comme en France ou ailleurs, m’inquiète. Mais je ne puis considérer comme légitime le fait de partir de mon sentiment personnel pour justifier une quelconque interdiction. Il me semble que si nous voulons préserver la démocratie, il faut impérativement un « petit quelque chose » de plus. Ce petit quelque chose, je le cherche en vain dans la décision qu’a prise Fanny Truchelut d’imposer à deux femmes voilées en vacances – et que l’une d’elle soit une militante ne change à mes yeux rien à l’affaire – de retirer leur voile dans les parties commune du gîte. Je ne l’accuse ni de racisme, ni d’intégrisme catholique. Simplement, je ne peux la suivre, ni intellectuellement, ni sur le terrain du droit.
Et je crois que, quelles que soient ses motivations, aussi féministe et laïque soit-elle, elle dessert le combat que nous menons. Mais moins, sans doute, que cet édito aux allures d’anathème jeté sur d’hypothétiques traîtres à la laïcité.
Quel dommage !
 
Nadia Geerts
Professeur de laïcité(1), non convaincue d’être une grande théoricienne, depuis son bureau bruxellois
 
(1) J’enseigne en fait la « morale » dans l’enseignement secondaire bruxellois. La morale est ce cours qui est dispensé aux élèves qui ne suivent aucun des cinq cours de religion dispensés dans l’enseignement officiel.

Publié dans Laïcité - religions