Parents ou citoyens ?

Publié le par Nadia Geerts

Décret, file, inscriptions, Arena, thermos, 30 novembre.

Difficile, ces jours-ci, de trouver une conversation qui ne contienne aucun de ces mots. Le plus souvent d’ailleurs accompagnés de commentaires peu flatteurs sur la sagacité de la ministre.

 

Leterme, gouvernement, orange bleue, BHV, scission, Flamands, facilités ?

Pensez-vous ! Les Belges, du moins ceux qui engendrèrent il y a environ onze ans, ont d’autres soucis en tête.

Et je les comprends.

Car c’est vrai : l’enseignement, c’est important, comme n’ont d’ailleurs cessé de le clamer les enseignants, en 1990, en 1993 ou en 1996 par exemple.

 

Néanmoins, je ne parviens pas à comprendre ce que tant de parents et d’enseignants lui reprochent, à ce décret inscriptions. Ou plutôt, je crois que je ne le comprends que trop bien.

Pour ces parents, habitués à faire partie de l’élite de ceux qui savent – à quelle date commencent les inscriptions dans telle école, s’il faut écrire, ou téléphoner, ou aller à la journée portes ouvertes, …– être brusquement priés de faire la file comme tout le monde – éh oui Madame, comme à la boucherie ! -, c’est proprement intolérable. Car au fond, ça leur convenait très bien, qu’il y ait des écoles dorées, où l’on se retrouve entre soi, parce qu’on est informés, nous, n’est-ce pas ? L’injustice qu’ils craignent aujourd’hui, c’est celle qui frappait les autres, avant, sans que ça leur fasse ni chaud ni froid. Ben oui : z’avaient qu’à savoir. Le problème étant que l’assurance qu’ils avaient de pouvoir inscrire leur progéniture dans l’école de leur choix reposait précisément sur le fait que beaucoup ne savaient pas.

 

Aujourd’hui, chacun sait. Nul n’est censé ignorer la loi, et moins encore la date fatidique du trente novembre. Et les files, déjà, se sont formées devant certains établissements réputés, enclenchant un mouvement de panique qui, à son tour, a fait grossir lesdites files. Et d’aucuns de pointer ces parents aussi déterminés qu’emmitouflés, s’étendant à l’envi sur les pathétiques et révoltantes manœuvres de certains – on paie, dit-on, jusqu’à 500 euros pour qu’un étudiant fasse la file à votre place - comme la preuve de l’incommensurable bêtise du décret.

 

Alors certes, le décret à des défauts. Mais je voudrais dire à tous ceux – et je veux croire qu’ils sont nombreux – qui déclarent que les écoles ghettos sont un fléau, qu’on ne peut pas vouloir supprimer les ghettos en restant entre soi. Qu’on ne peut pas vouloir l’interculturalité à l’extérieur de l’école, plus tard et si possible pour les autres, merci. Et que s’ils sont donc non seulement des parents attentifs et aimants, mais encore des citoyens attachés à la démocratie, ce n’est pas l’annulation du décret qu’ils devraient réclamer à corps et à cris, mais son renforcement.

 

En effet, puisqu’il semble illusoire de vouloir tout à coup mettre les élèves sur un pied d’égalité, comme par un coup de baguette magique, alors qu’ils ont déjà six ou neuf ans d’école derrière eux, pourquoi ne pas instaurer un tel décret pour l’enseignement maternel et primaire ? Chacun sait que l’enseignement primaire recèle lui aussi ses ghettos défavorisés et ses écoles d’élite. Permettre aux élèves sortant des premiers d’entrer dans les écoles huppées de l’enseignement secondaire, c’est certes généreux, mais c’est très probablement mensonger. Car il y a fort à parier que ces élèves, ne pouvant se hisser ainsi brusquement au niveau que leurs camarades de classe, seront rapidement largués, dégoûtés et … réorientés. Aussi, c’est dès la maternelle qu’il faudrait se soucier de mixité sociale.

 

Parallèlement et de manière plus périphérique, je proposerais deux mesures susceptibles de limiter certains effets pervers du système actuel :

  1. pour éviter les inscriptions multiples, fixer non pas une date d’inscriptions, mais trois ou quatre, chaque fois à une semaine d’intervalle. Chaque école se verrait attribuer par les pouvoirs publics une date de début d’inscriptions, ce qui permettrait aux parents n’ayant pas pu obtenir une place lors de la première journée d’inscriptions de tenter à nouveau leur chance une semaine plus tard auprès d’une autre école. Sans trop de stress.
  2. pour lutter contre la constitution d’une autre classe de privilégiés – non plus ceux qui sont informés des arcanes de l’enseignement secondaire, mais ceux qui sont sans emploi, peuvent facilement prendre congé deux ou trois jours s’il le faut, ou même payer un étudiant ou un chômeur pour faire la file à leur place -, fixer le premier jour des inscriptions à un samedi, ou mieux, un dimanche !

Publié dans Enseignement