La science est laïque

Publié le par Nadia Geerts

Cette interview est parue en page Opinion du quotidien gratuit Metro, ce 18 janvier 2008.

Les étudiants et certains professeurs de l'université La Sapienza de Rome ont obligé le pape à annuler sa visite dans l'université. Le chef de l'Eglise serait-il mal venu dans le temple de la science ? Nadia Geerts, enseignante, philosophe et initiatrice du Réseau d'Action pour la Promotion d'un Etat Laïque, commente cet événement.

Le pape peut-il se dire victime de censure de la part du monde laïc italien ?

Il me semble que « censure » est un grand mot, et qu’il faut plutôt voir dans les protestations du monde académique suite à l’annonce de la visite du pape à l’université de Rome une mise en question salutaire. En quoi, en effet, un pape est-il fondé à prendre la parole à l’occasion de l’ouverture de l’année académique ? Le choix d’un tel orateur ne peut-il pas être interprété à juste titre comme une manière de vouloir placer la démarche scientifique sous le « haut-patronage » de l’Eglise catholique ? Et ce d’autant plus qu’en 2004, lors de son Discours devant l’ordre salésien, Benoît XVI exprimait son hostilité à la sécularisation, disant qu’elle « pourrait détruire l’humanisme ». Depuis qu’il est pape, il a réitéré en condamnant la « dictature du relativisme » comme étant le poison des sociétés modernes. Or, si le relativisme éthique peut être dangereux, c’est un outil indispensable dans le domaine scientifique, puisqu’il s’agit de reconnaître que ce que nous croyons vrai aujourd’hui peut s’avérer faux demain. Le relativisme s’oppose donc à tout dogmatisme, à toute vérité révélée.


Cette marche-arrière papale est-elle encourageante pour vous ? 

Ce qui est encourageant, c’est que des voix s’élèvent pour revendiquer une séparation entre la science et la religion. Les étudiants et les professeurs d’université ont évidemment le droit de croire en Dieu et d’aller à l’Eglise, mais il me paraît important que l’université reste consacrée à la recherche scientifique et à l’édification intellectuelle. De grands scientifiques étaient croyants, mais avaient compris l’importance, lorsqu’ils passaient la porte de leur laboratoire, de laisser leurs croyances au vestiaire. S’il doit y avoir quelque chose de sacré à l’université, c’est la connaissance. Et cette dernière ne peut s’acquérir qu’en refusant le dogme, dogme dont le pape est quasi l’incarnation. C’est d’ailleurs le sens de la banderole qui avait été accrochée sur un bâtiment du département de géologie : "La science est laïque". Laïque, non pas au sens où elle refuse la religion ou la foi, mais au sens où elle organise la séparation entre le temporel et le spirituel.

 

Les étudiants et professeurs voyaient d’un mauvais œil l’honneur attribué au successeur des papes qui ont fait abjurer Galilée et brûlé Giordano Bruno. Partagez-vous cet avis ? 

C’est un fait que Benoît XVI est loin d’être un modèle de progressisme. Il condamne l’homosexualité comme une « moralité intrinsèquement diabolique », s’oppose à la prêtrise des femmes et au clonage,… Et quand on sait par exemple que tout récemment encore, il a pris position lors d’un congrès international de pharmaciens catholiques quant à certains médicaments « immoraux » (moyens contraceptifs, produits euthanasiants, pilule du lendemain), il y a de quoi s’inquiéter et s’interroger sur la pertinence du choix d’un tel personnage pour ouvrir une année académique ! 

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