Discrimination, citoyenneté et nudité

Publié le par Nadia Geerts

Le Soir de ce jour publie ma réaction au courrier des lecteurs de Didier De Laveleye (MRAX). En voici le texte :

« Dans le courrier des lecteurs de l'édition du Soir du 19 septembre, Didier De Laveleye, du MRAX, précise que ce dernier a pour mission de lutter contre les discriminations, notamment religieuses. Et enchaîne sur l'injustice que subissent les femmes porteuses du "foulard" en étant "exclues" de l'enseignement ou d'un emploi.

Il me semble que Monsieur De Laveleye a une conception bien extensive du concept de discrimination. Discriminer sur base de l'appartenance philosophique ou religieuse, c'est en effet refuser d'accepter dans une école ou d'engager dans une entreprise une personne, pour le seul motif qu'elle est de confession (par exemple) musulmane.

Demander à des élèves de respecter le règlement d'ordre intérieur ou à des employés d'observer une certaine discrétion dans l'expression de leurs convictions philosophiques ou religieuses ne me paraît pas tomber sous le coup de la discrimination, dès lors que ces règles valent pour tous et non pour les seuls musulmans.

On peut certes contester qu'une entreprise demande à ses employés de ne pas se présenter en tenue excentrique ou de ne pas afficher leurs convictions politiques, mais alors il faudrait défendre pareillement les droits de tous ceux qui ne s'habillent pas exactement de la même manière pour se rendre au boulot ou à l'école que pour aller manifester, se promener avec un groupe d'amis, passer une journée à la mer ou danser en discothèque.

A défaut, la lutte contre la discrimination religieuse devrait se borner à défendre les droits de personnes qui, tout en respectant le règlement de leur lieu de travail, ont été licenciées - ou n'ont pas été embauchées - parce qu'elles ont  manifesté leur appartenance religieuse dans la sphère privée, par exemple parce qu'elles allaient à la mosquée ou portaient un voile en-dehors de leurs heures de travail, ou encore parce qu'elles pratiquaient le ramadan. »

 

Le monde politique semble tout doucement se rendre compte que les cours dits philosophiques ne répondent pas aux besoins actuels de formation à la diversité culturelle et, partant, à la citoyenneté. Aussi le Conseil consultatif des cours philosophiques vient-il de rendre son avis sur une idée de Richard Miller, laquelle consisterait, à raison de quelques heures par an, à donner à tous les élèves chacun des cours philosophiques. Le même Conseil salue l’idée d’un référentiel de compétences communes pour l’ensemble de ces cours, autrement dit de valeurs qui devraient être partagées par tous : respect des droits de l’homme, démocratie, respect mutuel, libération de la pensée, recherche de la paix, de la justice, de l’amour, etc.

Tout cela est fort bien. Mon petit doigt me dit cependant que si ce projet de décret est tellement minimaliste – quelques heures par an, ce n’est vraiment pas grand-chose ! – c’est parce qu’il faut à tout prix éviter une nouvelle guerre scolaire. Je ne vois en effet pas d’autre raison de reporter aux calendes grecques, année après année, la suppression des cours philosophiques et leur remplacement par un cours commun à tous les élèves, seul à même de réellement permettre la rencontre interculturelle et interconvictionnelle que tous prétendent promouvoir.

Plus concrètement, j’attends de voir comment ce projet sera réalisé sur le terrain : le plus logique, d’un point de vue organisationnel, voudrait en effet qu’on adopte un système de tournante, le professeur de religion catholique se chargeant des élèves de religion islamique pendant que leur professeur prendrait en charge les élèves du cours de morale, et ainsi de suite. Mais ce système aurait le défaut majeur à mes yeux de ne toujours pas permettre la rencontre, si ce n’est en « frontal » avec le professeur d’une autre conviction. Les élèves, eux, seront toujours rassemblés selon leur option philosophique.

 

On rit ou l’on s’offusque souvent lorsque, tentant d’expliquer qu’à mon sens, il est nécessaire que l’école élabore un minimum de règles vestimentaires communes, je compare le voile au nudisme : les uns sont choqués parce que je compare une pratique religieuse à une autre qui ne le serait pas – faux ! ai-je déjà démontré, dès lors que le jaïnisme encourage ses adeptes à la nudité absolue –, les autres estiment que je fais fi de lois qui, d’ores et déjà, interdisent la nudité dans l’espace public en raison de l’outrage aux mœurs qu’elle constituerait.

J’ai donc été particulièrement heureuse d’apprendre dans un article du Vif (15 août 2008) l’existence des « randonueurs », autrement dit des adeptes de la randonue. Voilà donc des nudistes qui, las de se confiner dans des espaces réservés, ont décidé de sortir leur nudité du placard, en quelque sorte. Aucune volonté de choquer, juste celle d’être à poil dans la nature. Oui mais la loi, me direz-vous. Eh bien la loi, et c’est là que ça devient intéressant, ne semble pas si claire que ça. Selon l’article, « la loi belge est floue face à la nudité en public. Celle-ci n’est punissable que s’il y a outrage aux bonnes mœurs » … qui ne sont pas définies par la loi. Mieux encore : en Espagne, la nudité est dépénalisée depuis vingt ans, et la Catalogne a même adopté une résolution reconnaissant le droit à la nudité. En Allemagne par ailleurs, il est courant de rencontrer des gens pratiquant le nudisme dans des parcs ou sur des plages, sans avoir pour cela besoin d’une zone réservée. S’inspirant de ces exemples étrangers, les naturistes de France et de Belgique se sont rassemblées au sein d’une association (l’Apnel) qui promeut le naturisme en liberté.

Je vous le dis, moi : un jour, on devra bel et bien faire face à des revendications de nudistes en liberté qui ne verront pas pourquoi ils doivent devenir des « textiles » pour suivre les cours à l’école, et qui brandiront peut-être même l’élémentaire respect que l’on doit à leurs convictions philosophiques. Et on sera bien embêtés...

 

Publié dans Laïcité - religions