Adolescence, sexualité et religion

Publié le par Nadia Geerts

Le Soir publie ce jour les résultats d’une vaste enquête réalisée sous l’égide de l’Organisation Mondiale de la santé et concernant les adolescents. L’enquête, baptisée HBSC (Health Behaviour in School-aged Children) a porté sur plus de 204.000 jeunes de 11, 13 et 15 ans de 40 Etats d’Europe et d’Amérique du Nord. Et révèle les tendances comportementales des jeunes en matière d’alcool, de tabac, d’alimentation, d’exercice physique et de violence, ainsi que leurs problèmes de santé. Elle traite aussi du comportement sexuel des jeunes, et c’est là que la Belgique se distingue.

Non que les Belges seraient particulièrement précoces, ou au contraire particulièrement tardifs dans leurs premiers émois, mais parce qu’on n’en sait rien. Ou plus exactement, que la Belgique est un des rares Etat à ne pas avoir fourni de données complètes en la matière. Pourquoi ? Je vous le donne en mille…

Parce que le pouvoir organisateur de l’enseignement libre francophone s’est « opposé à ce que les chercheurs interrogent leurs élèves de 15 ans sur l’usage du préservatif, de la pilule contraceptive et sur leur expérience sexuelle ».

C’est vrai qu’interroger les élèves, ça pourrait leur donner des idées. Mais visiblement, ne matière d’alcool, de tabac ou de violence, ça ne dérange pas trop le pouvoir organisateur de l’enseignement libre que les élèves aient des idées. Qu’ils boivent, qu’ils fument, qu’ils se bagarrent, tout cela est bien normal : il faut bien que jeunesse se passe, n’est-ce pas… Non, c’est en matière de sexualité qu’il ne faut surtout pas qu’ils en aient, des idées, et surtout pas à quinze ans, l’âge où, comme chacun sait, nul ne songe spontanément à la sexualité…

Cette hypocrisie me rappelle cette anecdote concernant une collègue de l’enseignement libre qui avait voulu emmener ses élèves voir un spectacle de Sam Touzani. Elle obtient l’autorisation de sa direction, tout se passe bien,  jusqu’à ce qu’elle veuille apposer l’affiche dans les couloirs de l’école. C’est que le spectacle en question s’intitulait « Liberté, égalité, sexualité ». Et, vous ne l’auriez pas deviné, le dernier mot posait problème. La parade fut trouvée, on réalisa des affiches mentionnant pudiquement « Liberté, égalité, … », les apparences furent sauves et les élèves allèrent voir la pièce. Happy end.

 

Sur le campus de l’ULB, c’est un autre moralisme religieux qui circule en ce moment. Un petit livre, intitulé « Pour toi, sœur musulmane », y circule en effet sous le manteau. La quatrième de couverture nous apprend que grâce à l’islam, « la femme a pu récupérer ses droits, prendre sa vraie place au sein de la société et respirer enfin la brise de la liberté. Car l'Islam s'est adressé directement à elle en lui dictant ses devoirs et en l'orientant vers le bien, tout en lui promettant une bonne récompense ». Le livre, toujours selon la quatrième de couverture, s’adresse à la femme en lui rappelant « ses devoirs envers son foyer, son mari et ses enfants ». Et l’avant-propos pointe le coupable : le « laïcisme », à cause duquel « la femme s'est retrouvée prisonnière d'une société qui lui impose de rivaliser avec l'homme. Ainsi, elle est amenée à assumer des rôles qui ne correspondent pas à sa nature et s'est laissée berner par des promesses sans fondements. De ce fait, elle a négligé son foyer, son mari et même ses enfants. »

Heureusement, l’Islam est là, qui va « préserver la femme dans son statut et sa place dans la société, en lui accordant son honneur et en lui confiant des tâches qui sont conformes à sa nature ».

 

Quoi de commun entre ces deux anecdotes ? Sans aucun doute, le rapport problématique des grandes religions dites « du Livre » – auxquelles j’opposerais volontiers l’amour des livres – à la sexualité. Identité sexuelle s’abord, qui impose trop souvent, selon une lecture religieuse, un comportement en conformité avec ce pour quoi Dieu nous a créés. Comme si la femme – la femme, voilà déjà un singulier bien interpelant… – avait une « nature » bien distincte de celle de l’homme, inscrite dans sa chair et qui lui impose des devoirs spécifiques. Comme si souhaiter accéder à des fonctions traditionnellement masculines n’avait pas été un mouvement d’émancipation salutaire, mais une obligation quasi perverse de rivaliser. Comme si la femme était, avant tout et pour l’éternité, la gardienne du foyer, sous peine de manquer à ses devoirs naturels.

Plus largement, l’anecdote relative à l’enseignement libre nous rappelle que pour la religion – catholique à tout le moins –, la sexualité reste encore aujourd’hui le grand tabou. « Si vous brûlez, mariez-vous » disait Saint-Paul, et ça n’a pas changé : l’idéal reste l’ascèse, la communion mystique, le renoncement à la chair. Consciente que tous n’y parviendront pas, que beaucoup resteront prisonniers de la tentation, brûlant de concupiscence, l’Eglise, dans son infinie bonté, nous a accordé l’institution sacrée du mariage, seule à même de racheter le péché de chair. Mais en-dehors du mariage, point de salut. Et les adolescents de quinze ans ne peuvent pas se marier, CDFD.

 

 

Publié dans Laïcité - religions