Signe et relativisme culturel : perles de débats

Publié le par Nadia Geerts

Mes deux dernières conférences-débat ont été riches en perles, que je ne résiste pas à vous faire partager, en remerciant ici les intervenants qui, par leur participation active, m’ont permis d’alimenter, si pas ma réflexion, du moins ces colonnes.

J’ai ainsi appris avant-hier à Thuin, lors d’une conférence sur L’école à l’épreuve du voile, que le voile n’était pas un signe. J’avoue en être restée sans voix. Car enfin je veux bien qu’on discute de savoir s’il est un signe religieux ou culturel, politique ou sexué ou un peu tout cela à la fois, mais je ne vois pas très bien comment le voile pourrait ne pas être un « élément ou caractère (d’une personne, d’une chose) qui permet de distinguer, de reconnaître », ni un « mouvement volontaire, conventionnel, destiné à communiquer avec quelqu’un, à faire savoir quelque chose », ni encore un « objet matériel simple qui, par rapport naturel ou par convention, est pris, dans une société donnée, pour tenir lieu d’une réalité complexe ». (Petit Robert).

Qui plus est, en admettant une seconde que le voile ne soit pas un signe, on ne voit pas très bien alors ce qui empêcherait de le retirer en certaines circonstances, dès lors qu’il ne signifierait rien.

Qu’à cela ne tienne : mon interlocuteur n’en démordait pas, ajoutant même que si le « foulard » avait été un signe, il aurait été d’accord avec moi…

Suite à cela, une dame portant le voile m’a fait remarquer très courtoisement que je ne comprenais pas quelque chose d’essentiel, à savoir que pour une musulmane voilée, ôter son voile serait comme s’arracher un membre. Fichtre, rien que ça !? Face à cet intéressant phénomène d’incorporation, je salue et rejoins la réflexion d’une dame protestante de l’assistante, qui s’est inquiétée de l’importance grandissante que revêtaient les signes dans diverses confessions religieuses, la sienne y compris. L’ensemble du débat, d’ailleurs, m’a confortée dans l’idée que c’est une absence totale de distinction entre l’ « être », le « dire » et le « montrer » qui transforme le débat sur le port du voile en véritable dialogue de sourds. Confusion dont Marc Jacquemin m’a encore fourni une illustration hier soir lors d’un débat sur la laïcité à la belge nous réunissant ainsi que Philippe Grollet, s’étonnant que je puisse revendiquer tout à la fois l’interdiction des signes d’appartenance philosophique à l’école et l’introduction d’un cours dédié spécifiquement à la rencontre, à la confrontation d’idées, donc au débat.

Le même Marc Jacquemin n’hésita d’ailleurs pas à questionner la notion de neutralité à l’aune du concept, cher à ses yeux, de décentralisation, se demandant apparemment sérieusement si, aux yeux d’une femme voilée, une femme non voilée pourrait être considérée comme plus neutre qu’une autre femme voilée. Voilà donc la présence d’un signe devenue possiblement plus neutre que son absence, à moins que ce soit l’absence de signe elle-même qui dénote d’un singulier défaut de neutralité…

Au rayon du relativisme, signalons encore l’accusation proférée par Marc Jacquemin, selon laquelle nous accorderions généralement plus d’importance à un mort occidental – américain par exemple – qu’à un mort musulman, toujours en vertu de notre peu de faculté à nous décentraliser. Une remarque qui m’a laissée pantoise, tant il me semble hasardeux de comparer le terrorisme (islamique ou autre) avec une guerre (aussi critiquable et critiquée soit-elle par ailleurs par nombre d’occidentaux eux-mêmes). Point de valeur comparée des morts là-dedans – il serait d’ailleurs tout aussi hasardeux de prétendre qu’aucun musulman n’a été victime d’aucun des attentats islamistes perpétrés ces dernières années, tout comme il est hasardeux de prétendre que seuls des musulmans sont victimes de la guerre en Irak.

Jusqu’ici, la confusion qui me paraît présider à ces quelques remarques prête plutôt à sourire. Je ne souris plus, en revanche, lorsqu’un fidèle adepte de mes conférences – un monsieur qui semble n’avoir que ça à faire, se déplaçant volontiers à Charleroi, Liège ou Bruxelles pour m’écouter et m’opposer avec une agressivité confondante la même unique gravissime accusation – s’entête à comparer la discrimination dont seraient victimes les musulmans aujourd’hui avec la persécution et le génocide des juifs sous l’Allemagne nazie. Car enfin de deux choses l’une : soit cela implique que les persécutions de ces derniers ont été monstrueusement grossies jusqu’à qualifier de génocide ce qui n’était que banale discriminations, et il s’agit indéniablement de négationnisme ; soit ce monsieur m’accuse sans rire de programmer l’extermination des musulmans de Belgique – et d’Europe ? –, et il s’agit tout aussi indéniablement de calomnie et de diffamation. Les deux sont punissables par la loi, ce que je ne me suis pas privée de lui rappeler avant-hier à Thuin.

 

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