Consommer: entre agir et subir

Publié le par Nadia Geerts

Cet article a été initialement publié sur le site du CRIOC: http://www.oivo-crioc.org/FR/doc/info/dujour/document-3958.html

Aux commencements de la guerre déclenchée par les Etats-Unis en Irak, il était fréquent de rencontrer des gens, principalement des jeunes, qui avaient décidé de marquer leur opposition à cette guerre en cessant d’acheter américain, leur campagne de boycott visant principalement, si pas exclusivement, une célèbre boisson au cola. Les plus militants avaient même remplacé cette boisson par une autre, de fabrication arabe.

Mais en-dehors de ces moments où l’actualité pousse le consommateur à s’interroger sur la provenance de ce qu’il consomme, peut-on parler d’une manière "philosophiquement orientée" de consommer? En d’autres termes, sommes-nous pour l’essentiel des consommateurs "victimes", achetant sans trop y penser ce qui nous est proposé, ou peut-on parler de consommation responsable?

Ces dernières années est apparu un secteur d’ "alter consommation", dont le commerce équitable est sans doute le phénomène le plus visible. Secteur qui a d’ailleurs été aussitôt récupéré par les chaînes de grande distribution, à l’instar des produits exotiques et de la nourriture religieusement estampillée – comme la viande hallal -, dans le but évident de satisfaire une demande du client.
Peut-on en déduire que nos attitudes et habitudes de consommation ont changé en profondeur, et que l’engagement est désormais un réel moteur de nos achats?

Ce serait négliger le fait que d’autres moteurs puissants président à nos choix de consommation. La proximité du magasin en est un, mais aussi la mode, qui entraîne à n’en pas douter des comportements schizophrènes chez beaucoup d’adolescents – et d’adultes? –, théoriquement soucieux de justice et de promotion des droits de l’homme, mais peu enclins à renoncer pour cela à telle chaussure de marque où à tel vêtement à tout petit prix, et tellement "fashion". De la même manière, le boycott de tel ou tel produit érigé en symbole du capitalisme triomphant ne s’accompagne pas toujours, loin s’en faut, d’une attitude conséquente dans les choix de la vie quotidienne. Et comment s’en étonner, dès lors que le système capitaliste a cette prodigieuse faculté d’absorber même son contraire, comme en témoignent les t-shirts clamant leur aversion du "système"… tout en contribuant, par leur commercialisation même, à son bon fonctionnement.

L’engagement, en matière de consommation, est sans doute la plus difficile des choses, car nous sommes consommateurs à chaque instant de notre existence, et comme sans y penser. Notre manière de manger, mais aussi de nous vêtir ou de nous déplacer est chargée, que nous en soyons conscients ou non, d’une symbolique consommatrice. Et l’on peut être sensible à la cause écologique et de ce fait soucieux de n’utiliser la voiture qu’en cas de stricte nécessité, tout en se laissant séduire par une mode sans cesse changeante qui incite fréquemment à de nouveaux achats par ailleurs injustifiés, créant ainsi des tonnes de déchets – et vice-versa d’ailleurs…

La question "Comment consommer?" est de toute évidence une question complexe, qui exige à chaque instant une vigilance citoyenne, mais aussi une information adéquate, car il est souvent difficile de savoir où, et dans quelles conditions, les oranges, le pantalon ou le jouet que nous achetons a été produit. À cette question devrait cependant s’en ajouter une autre, plus radicale encore: "Pourquoi consommer?". Gageons donc que sur ce chemin de la consommation responsable, nous n’en sommes qu’aux tous premiers pas.

Publié dans Société