« Islamophobie » : un concept mis à toutes les sauces

Publié le par Nadia Geerts

Dans Le Soir de ce jour, un article pose la question « Un Flamand sur deux est-il islamophobe ? ». Question certes intéressante, à condition de commencer par définir ce qu’on entend exactement par « islamophobie ». S’agit-il, littéralement, d’avoir « peur de l’islam », comme on peut être arachnophobe ou agoraphobe ? Ou plus probablement, de développer une hostilité particulière envers l’islam, comme on peut être homophobe ou judéophobe ? Ou, comme c’est malheureusement trop souvent le cas, s’agit-il de dénoncer comme « islamophobe » toute critique de la religion musulmane, voire uniquement de ses dérives intégristes ?

 

Si l’on analyse une à une les questions posées, il me semble qu’il serait un peu précipité d’interpréter toutes les réponses comme des signes d’hostilité envers l’islam, et l’islam seul. Ainsi, 46% des sondés sont convaincus que l’islam ne peut rien apporter à la culture européenne. Il aurait été intéressant, en parallèle, de demander aux mêmes sondés si selon eux, le catholicisme, le bouddhisme ou le judaïsme ont apporté, ou peuvent apporter quelque chose à cette même culture. Car peut-être y a-t-il après tout parmi les sondés des gens qui estiment que notre culture européenne s’est créée non pas grâce aux apports du christianisme, par exemple, mais contre lui, en s’extirpant peu à peu du religieux et de son emprise sur la vie civile. Auquel cas il ne faudrait pas parler d’islamophobie, mais d’anticléricalisme, ou de laïcité.

Autre inévitable question, celle du « foulard », qui « n’est pas admis comme un signe valable d’appartenance à une religion. L’opinion ne comprend pas qu’une femme fasse ce choix et le revendique en public ». Là encore, faut-il en conclure ispo facto à de l’islamophobie ? Ce qui équivaudrait, mais la rhétorique est bien connue, à considérer comme islamophobe toute personne estimant que les valeurs d’égalité des sexes, par exemple, s’accommodent difficilement du port d’un signe d’appartenance religieuse par les femmes seules, et ce afin de ne pas attirer les regards masculins. Autrement dit que tout féminisme conséquent dissimule de l’islamophobie…

 

D’autres questions, en revanche, semblent en effet pointer un malaise réel vis-à-vis de l’islam ; ainsi lorsque 81% des sondés estiment que les hommes musulmans dominent trop leurs femmes, ou que 42% jugent que l’histoire et la culture islamiques sont plus violentes que d’autres, ou encore que 37% pensent que la plupart des musulmans de Belgique ne respectent pas la culture et le mode de vie européens.

Ce que le sondage me paraît mettre en exergue, c’est un ensemble de représentations collectives globalement négatives, s’agissant de l’islam et des musulmans. Manifestement, nombre de nos concitoyens du nord du pays associent l’islam au machisme ou à la violence. Tendances avérées ou représentations fantasmatiques ? Il n’en sera pas tranché ici ; disons simplement qu’il ne me paraît pas en soi inadmissible d’associer à une culture des caractéristiques particulières, des traits distinctifs en quelque sorte, à condition que cette association n’englobe pas de manière essentialisante tous les individus issus de cette culture. Autrement dit, une chose est de reconnaître le sexisme présent dans la religion musulmane – comme dans les autres religions du livre, d’ailleurs – ou dans la culture méditerranéenne, une autre est de considérer que dès lors, tout musulman ou tout méditerranéen est nécessairement machiste, dominateur et violent.

 

On voit mal d’ailleurs comment on pourrait, dans certains milieux de gauche bien-pensants, prôner le relativisme culturel ou les « accommodements raisonnables » tout en niant par ailleurs toute spécificité culturelle à telle ou telle composante de nos sociétés multiculturelles. Si elles sont multiculturelles, c’est bien qu’elles sont composées de plusieurs cultures. Et le traitement réservé aux femmes, ou la place de la religion dans la sphère publique, sont sans aucun doute des éléments de la culture. Culture dont il importe de rappeler dans cesse qu’il est possible de s’en détacher partiellement, d’en refuser les éléments jugés par soi incompatibles avec des idéaux de démocratie et d’humanisme.

 

La réflexion critique sur l’islam doit donc être permise en démocratie, tout comme la réflexion critique sur n’importe quel courant de pensée, dès lors qu’il s’inscrit dans l’espace public. Tout en se gardant toutefois des généralisations abusives, des simplifications essentialisantes qui feraient de tout musulman un danger potentiel, pour la simple raison qu’il est musulman.

 

Or, c’est précisément ce glissement qu’opère le député néerlandais Geert Wilders, actuellement poursuivi par la cour d’Appel d’Amsterdam, dans son film « Fitna ». Car ce film, en présentant l’augmentation du nombre de musulmans aux Pays-Bas comme un danger en soi, et ce après nous avoir infligé une sélection d’images difficilement soutenables sur les actes de barbarie commis par des musulmans de par le monde, fait indéniablement un amalgame entre musulmans, fanatiques et terroristes (voir également à ce sujet mon article « Fitna : la confusion » http://nadiageerts.over-blog.com/article-18199812.html).

Aussi ne signerai-je pas la pétition de soutien à Geert Wilders qui circule en ce moment, qui appelle au boycott des produits néerlandais si Geert Wilders se voyait reconnu coupable, par ce film, d’ « incitation à la haine et de discrimination à l’égard des musulmans ».

 

Mais pour lutter contre les amalgames d’un Geert Wilders, qui servent, faut-il le rappeler, une idéologie d’extrême droite, ce qui importe aujourd’hui, c’est que se fassent entendre les voix de musulmans qui ne cautionnent pas, sous prétexte de leur foi, les agissements de certains intégristes en leur nom. Car il y a, parmi les musulmans comme parmi les chrétiens ou les Juifs, des humanistes, des démocrates, des féministes, des laïques, des progressistes. Qui subissent hélas, plus sans doute que leurs coreligionnaires chrétiens ou juifs, la pression de ceux dont la promptitude à l’anathème n’a d’égale que le conservatisme religieux, voire le fondamentalisme(1).




(1) À cet égard, j’ai découvert avec plaisir le clip de Khalis intitulé « Kamikaze » (http://www.youtube.com/watch?v=I8SyMMJP13w), et son interview sur http://jean.corcos.free.fr/.

 

Publié dans Société