Malaise

Publié le par Nadia Geerts

J’ai visionné hier la version courte (32 minutes) d’un film réalisé par Zuhdi Jasser, un médecin musulman américain qui lutte contre l’islam radical (http://blip.tv/play/AdmXMI6nSg). Un film qui pose des questions dérangeantes.

 

Parmi celles-ci, une question lancinante : pourquoi les musulmans n’ont-ils pas manifesté en masse suite aux attentats du 11 septembre, de Madrid, de Londres, etc. ?

Longtemps, cette question m’a agacée. Je considérais en effet comme profondément malsain de demander systématiquement aux musulmans de se sentir concernés par ce que des fous dangereux commettaient au nom de l’islam. J’estimais, et j’estime toujours, que ce n’est pas parce qu’on est musulman qu’on doit se sentir concerné chaque fois qu’un musulman dit ou fait un pas de travers, ce pas fût-il parfois énorme, monstrueux. Quand Geneviève Lhermitte assassine ses cinq enfants, on ne vient pas me trouver pour me demander ce que j’en pense en tant que femme ou que mère, on n’attend pas des mères de familles de la Belgique entière qu’elles descendent dans la rue pour protester contre cet acte horrible, histoire de bien montrer qu’elles n’approuvent pas. Quand Joe Van Holsbeek est assassiné par deux jeunes garçons, on ne demande pas à tous les jeunes adolescents de manifester publiquement leur désapprobation vis-à-vis de cet acte, sous prétexte qu’il aurait été commis par deux jeunes, comme eux.

Bref, il me semblait qu’il y avait dans cette volonté de voir les musulmans se prononcer contre le terrorisme islamique une sorte de suspicion fondamentale, comme si tout musulman qui ne dirait pas haut et fort « pas en mon nom ! » était d’emblée suspect de sympathie envers le terrorisme.

La perspective humaniste dont je me réclame exige au contraire de considérer les êtres humains d’abord en tant qu’êtres humains, et non en tant que membres d’une communauté. Et j’estime donc que les musulmans ont le droit de se sentir aussi peu concernés par les agissements de quelques fanatiques que les juifs par la politique israélienne ou les athées par les persécutions religieuses orchestrées dans certains Etats communistes.

 

Cependant, il faut bien constater que le ressort communautariste fonctionne à merveille, en d’autres occasions. Il suffit de voir la capacité de mobilisation des musulmans d’Europe et d’ailleurs à l’occasion de la publication des caricatures de Mahomet par le Jyllands-Posten : des milliers de manifestants sont alors descendus dans les rues pour protester contre ce qu’ils considéraient comme un outrage à leur religion. De la même manière, lors des manifestations contre l’agression militaire israélienne à Gaza, un nombre considérable de musulmans sont descendus dans les rues. Certains, très certainement, étaient animés d’une authentique démarche citoyenne, mais on ne peut ignorer que d’autres étaient avant tout mobilisés en tant que musulmans, ce que reflétaient leurs slogans d’appel au djihad ou de soutien au Hezbollah ou au Hamas.

Or, s’il n’y a évidemment rien de répréhensible à se sentir particulièrement concerné par des événements en tant que musulman, il est étonnant que tant de musulmans estiment nécessaire de clamer leur indignation contre des caricatures, mais ne jugent pas utile de protester quand on tue au nom de la religion dont ils se réclament.

 

Mon propos n’est pas de tirer la conclusion chère à l’extrême droite selon laquelle l’islam serait par essence une religion barbare, et les musulmans des brutes fanatisées. Je suis en effet persuadée que nombreux doivent être les musulmans non radicaux, qui désapprouvent totalement les attentats suicide, le terrorisme, la lapidation et autres horreurs commises au nom de leur religion. Mais pourquoi ne les entend-on pas ?

 

J’ai une hypothèse à cet égard. Une hypothèse dont je reconnais qu’elle n’a rien de scientifique, mais qui naît du constat que, manifestement, il n’est pas simple, aujourd’hui, d’être musulman progressiste, démocrate, laïque, féministe, etc. Combien de fois n’ai-je en effet pas recueilli le témoignage de gens qui, étant de culture musulmane, se plaignaient de leur difficulté à faire admettre par leurs pairs qu’ils ne faisaient pas le ramadan, ne portaient pas le voile, mangeaient du porc ou de la nourriture non hallal, etc. ?

Mon hypothèse et donc la suivante : face au regain de radicalisme religieux, particulièrement au sein de l’islam, n’y a-t-il pas, au fond, que trois issues pour les musulmans : se radicaliser à leur tour, rejeter l’islam en bloc, ou… se faire tout petits en attendant que ça passe.

 

Le problème est que « ça » ne passera pas. L’islamisme est fort, aujourd’hui, de cette terreur qu’il impose à ceux qui pensent autrement. On l’a vu ou on le voit encore en Algérie, en Afghanistan, en Iran, au Yémen, … Chez nous, nous avons la chance de bénéficier d’un cadre démocratique. Ce même cadre qu’utilisent les extrémistes de tous poils pour véhiculer leurs idées doit impérativement servir aussi à ceux qui les refusent. Nous ne pouvons accepter que la parole « musulmane » soit confisquée par les intégristes. Il est urgent que les voix des musulmans démocrates se fassent entendre. Leur silence est du pain-béni pour l’extrême-droite et pour l’islamisme.

 

Cependant, il faut pour cela avoir le courage d’affronter le jugement des « pairs ». Or, tout se passe aujourd’hui comme s’il était plus simple de développer une solidarité inconditionnelle avec la « communauté musulmane », comme si le risque majeur était, outre le fait d’être rejeté par elle en tant que « traître », de renforcer le climat « islamophobe » ambiant : face aux nombreuses critiques dont fait l’objet l’islam radical, face au racisme anti-Arabes aussi, peut-être nombre de musulmans ont-ils le sentiment qu’ils n’ont pas le droit d’en rajouter, intériorisant d’ailleurs ainsi l’accusation de traîtrise : « face à l’adversité (réelle ou supposée), nous devons restés soudés », voilà peut-être le leitmotiv du comportement de nombre de musulmans.

Le problème étant évidemment que c’est précisément cette apparence de cohésion inter-musulmans qui alimente tous les fantasmes d’un islam radical homogène.

Comment mieux démontrer les ravages du communautarisme, qui profite aux radicaux et entraîne les démocrates dans l’opprobre jetée sur les premiers ?

 

Publié dans Laïcité - religions