Salman Rushdie : 20 ans après, où en est-on ?

Publié le par Nadia Geerts

Ce 14 février 2009, cela fera vingt ans que l’ayatollah Khomeini a proclamé une fatwa appelant à l’exécution de Salman Rushdie, via les ondes de Radio Téhéran, suite à la publication des Versets sataniques.

 

Publiés en septembre 1988, Les versets sataniques ont aussitôt suscité des réactions virulentes dans le monde musulman, en raison du fait que ce roman imaginait que certains versets du Coran aient pu être inspirés, non par Dieu, mais par le Diable. Après que le livre été interdit en Inde, en Afrique du Sud, au Ppakistan, en Arabie Saoudite, en Egypte, en Somalie, au Bangladesh, au Soudan, en Malaisie, en Indonésie et au Qatar, c’est la vie de l’auteur elle-même qui fut mise en péril. Le 14 février 1989, l’ayatollah Komeini, guide de la révolution iranienne, a en effet condamné le livre comme blasphématoire et l’auteur comme apostat, et estimé que tout musulman avait désormais pour mission d’exécuter Rushdie et ses éditeurs :

 « Au nom de Dieu tout puissant. Il n'y a qu'un Dieu à qui nous retournerons tous. Je veux informer tous les musulmans que l'auteur du livre intitulé Les versets sataniques, qui a été écrit, imprimé et publié en opposition à l'Islam, au prophète et au Coran, aussi bien que ceux qui l'ont publié ou connaissent son contenu, ont été condamnés à mort. J'appelle tous les musulmans zélés à les exécuter rapidement, où qu'ils les trouvent, afin que personne n'insulte les saintetés islamiques. Celui qui sera tué sur son chemin sera considéré comme un martyr. C'est la volonté de Dieu. De plus, quiconque approchera l'auteur du livre, sans avoir le pouvoir de l'exécuter, devra le traduire devant le peuple afin qu'il soit puni pour ses actions. Que Dieu vous bénisse tous. »

Des librairies ont été victimes d’attentats parce qu’elles proposaient le livre de Rushdie, des autodafés publics furent organisés, le traducteur japonais de Rushdie fut poignardé et tué (en 1991), son traducteur italien a été victime d’une violente agression, son éditeur norvégien a été grièvement blessé par balle, et le traducteur turc de Rushdie fut victime d’un incendie de son hôtel, dans lequel furent tuées 37 personnes.

A l’époque, et c’est là que je voulais en venir, le monde occidental a d’emblée soutenu Rushdie au nom de la liberté d’expression, et en particulier de la liberté d’expression de l’artiste. Nul, à l’époque, ne s’est contorsionné pour savoir s’il était vraiment de bon goût, dans une œuvre de fiction, de suggérer que le Coran puisse contenir des passages inspirés par Satan en personne. Nul n’a élevé la voix pour dire que, tout de même, Rushdie y était allé un peu fort, qu’il avait offensé la sensibilité des musulmans et que, finalement, il ne devait pas s’étonner de ce qui lui arrivait. Nul n’a osé ni même imaginé, face à l’énormité des réactions suscitées par un simple roman, penser que peut-être Rushdie l’avait un peu cherché.

Vingt ans plus tard, je ne suis pas sûre qu’on ait progressé. Dans l’affaire très médiatisée des caricatures de Mahomet, mais aussi de pièces de théâtres ou d’autres œuvres artistiques « blasphématoires », le monde intellectuel semble frappé d’une curieuse maladie, et l’on trouve désormais des gens pour estimer que, si l’on offense la religion musulmane, il ne faut pas s’étonner ensuite d’être menacé de mort, voire qu’on l’a bien cherché, et qu’en tout cas on ne mérite pas le soutien inconditionnel des démocrates. Des ambassades sont victimes d’attentats, des responsables de presse et des caricaturistes sont menacés de mort, et des chefs d’Etat occidentaux (de France, d’Angleterre ou des Etats-Unis, sans même parler du Vatican) froncent les sourcils, estimant que la publication des caricatures n’était pas opportune, qu’elle blesse inutilement des sensibilités, voire qu’on a affaire à de l’incitation à la haine religieuse.

On est loin de l’unanimisme qui prévalait lors de l’affaire Rushdie. Les discours dénonçant à tort et à travers le néo-colonialisme et le relativisme culturel ont fait leur œuvre, mettant gravement en péril la liberté d’expression en usant du mécanisme bien connu de la culpabilisation et de l’amalgame entre blasphème et racisme.

Aujourd’hui, un éditeur prendrait-il encore le risque de publier Les Versets sataniques ? Je ne suis hélas pas sûre de pouvoir répondre par l’affirmative à cette question.

Publié dans Laïcité - religions