Le refus de la raison

Publié le par Nadia Geerts

Cet article fait suite à un article publié par Brussel deze week (http://www.brusselnieuws.be/artikels/stadsleven/islam-zet-evolutietheorie-in-het-verdomhoekje). Il a été publié dans sa version française, que vous trouverez ci-dessous, dans La Libre Belgique du 14 février 2009 (http://www.lalibre.be/index.php?view=article&art_id=481969)

Cent cinquante ans après la parution de L’origine des espèces, la théorie de l’évolution a toujours du mal à passer la rampe, du fait de convictions religieuses qui font de Dieu le créateur de toutes choses, et essentiellement de l’homme. Des élèves, majoritairement de confession musulmane, mais aussi des enseignants, refusent de souscrire à cette théorie scientifique. Un refus qui ne peut laisser indifférent.

 

Au-delà des résistances vis-à-vis de la théorie de l’évolution, ce qui pose question, c’est en effet le recul de la raison, en tant qu’instrument de compréhension du monde. Une raison qui, au mieux, devrait se soumettre face aux « vérités » révélées par le texte sacré, et au pire, serait fondamentalement discréditée en tant que produit d’une civilisation occidentale, blanche et laïque.

Or, l’école est le lieu par excellence, non seulement de transmission de savoirs, mais aussi d’acquisition d’une méthode en matière de pensée. À l’heure où il devient de plus en plus illusoire de prétendre tout connaître, tant le champ de la connaissance humaine est vaste, reste une mission fondamentale de l’école : apprendre à penser. Penser, c’est-à-dire refuser tout préjugé, tout a priori, tout dogme, pour s’ouvrir à tous les domaines du savoir, acquérir les méthodes qui, tout au long de notre vie, nous permettront d’apprendre, encore et encore, non pour le simple plaisir d’accumuler des savoirs stériles, mais pour comprendre un monde de plus en plus complexe. Une complexité dont il semble bien que certains élèves la refusent, leur préférant le manichéisme de la pensée binaire, clivant le monde entre « eux » et « nous ».

Face à ce constat, que faire ?

  1. Favoriser la mixité scolaire. C’est une évidence : lorsque 95% de la population scolaire est musulmane, il devient illusoire de prétendre enseigner des savoirs qui s’opposent au dogme religieux. Et il est trop facile de jeter la pierre à l’enseignant qui, seul devant une classe hostile, renonce à enseigner certaines matières sensibles. Il faut donc lutter contre les écoles ghettos, afin que chaque établissement scolaire soit réellement le reflet des tendances qui composent la société.
  2. Enseigner la méthode scientifique. L’argument d’autorité a vécu. L’enseignant d’aujourd’hui ne peut plus prétendre que sa parole soit écoutée, et encore moins acceptée comme parole d’évangile, et c’est tant mieux. Il s’agit donc d’expliquer, avant toute chose, quelles sont les caractéristiques de la méthode scientifique, comment elle procède, ce qu’est le statut de la « vérité » en sciences : toujours provisoire, toujours falsifiable, mais en utilisant les mêmes outils, ceux que nous donne la raison. Car non, il ne s’agit pas de « croire » en Darwin comme on croirait en Dieu. Il s’agit de reconnaître une théorie comme pertinente, d’un point de vue scientifique, parce que conforme à une certaine méthode. Et cela, sans doute, ne peut être qu’un aboutissement, non un point de départ.
  3. Refuser la logique binaire : soit croyant, soit évolutionniste. Saisir chaque occasion de parler de scientifiques qui, bien que croyants, ont revu leur conception des choses à l’aune des découvertes qu’eux ou d’autres avaient faites. Sans pour autant perdre la foi ou devenir des « traîtres ». Accepter que l’enseignant sème des graines qui ne muriront pas en un jour, et que le chemin vers la raison est long et semé d’embûches, pour nous tous. Je me souviens à cet égard d’une élève musulmane de première secondaire qui, avec une étonnante maturité, m’avait un jour dit sa difficulté à choisir, entre ce qu’on lui racontait à la maison et en quoi elle croyait, et ce qu’on lui apprenait au cours de science et qui lui paraissait sensé. Cette fille-là était sur le bon chemin : celui de la complexité.
  4. Promouvoir la laïcité, en particulier dans le domaine scolaire. Et par « laïcité », je n’entends pas « athéisme », mais bien séparation des sphères de compétence. N’accepter, autrement dit, la présence de la religion à l’école qu’en tant qu’élément de la culture humaine, qui peut, en tant quel tel, être étudié au même titre que toute autre production culturelle, mais ne peut prétendre, dans la sphère scolaire, au statut de vérité indiscutable. Dans cet esprit, il me paraît urgent de remplacer enfin les cours de religion et de morale par un cours commun à tous les élèves, où l’exercice de la raison critique serait une compétence centrale et la citoyenneté, les religions et les philosophies des champs d’exercice de cette raison.

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