Siné : antisémite ?

Publié le par Nadia Geerts

Suite à ses propos parus dans Charlie Hebdo du 2 juillet 2008, visant une éventuelle conversion au judaïsme de Jean Sarkozy, Siné faisait l’objet d’une plainte de la Licra (Ligue contre le racisme et l’antisémitisme) pour « incitation à la haine raciale ». Le tribunal correctionnel de Lyon vient de le relaxer.

 

Le tribunal considère en effet que Siné « s'est autorisé à railler sur le mode satirique l'opportunisme et l'arrivisme d'un homme jeune, engagé sur la scène politique et médiatique », suivant en cela l’avis du procureur Bernard Reynaud, qui déclarait dans son réquisitoire que « la lecture de ces chroniques, on ne peut pas la faire en faisant abstraction de l'hebdomadaire dans lequel elles ont été publiées. Charlie Hebdo est un journal satirique, on est sur le terrain de la provocation ».

 

Dans sa chronique, Siné évoquait la possible « conversion au judaïsme pour épouser sa fiancée, juive et héritière des fondateurs de Darty » du fils Sarkozy, concluant « Il fera du chemin dans la vie ce petit. ».

Dans une autre chronique, publiée le 11 juin dans le même hebdomadaire et visée également par la citation de la Licra, Siné critiquait crûment des pratiquants chrétiens et juifs mais aussi les femmes musulmanes voilées, concluant qu’entre une Juive rasée et une Arabe voilée, son choix était fait.

 

Siné aurait-il dû s’excuser pour ces propos ?

Rappelons en effet que la chronique du 2 juillet 2008, visant le fils Sarkozy, avait été publiée dans Charlie Hebdo sans avoir été relue auparavant par Philippe Val, directeur de la publication. Une fois que ce dernier en avait eu pris connaissance, il avait demandé à Siné de lever les ambiguïtés de ses propos : s’être attaqué « à la vie privée d’une personne publique, Jean Sarkozy, pour le critiquer non pas sur ce qu’il fait (…) mais sur ce qu’il est, préjugeant que son mariage n’était pas un mariage d’amour mais d’intérêt méprisable », avoir colporté « une rumeur — encore une — selon laquelle il se convertissait au judaïsme », et « enfin, le plus grave, confirmé par le contexte de la chronique, Siné exprimait un poncif de l’antisémitisme en liant « Juif » et « réussite sociale » ».

Ce que Siné avait finalement refusé, préférant quitter Charlie Hebdo, arguant que « lui, avait des couilles ».

Mais où sont les « couilles » en l’occurrence ? Est-ce le fait de s’attaquer au fils du président de la république qui rend « couillu » ? Et en ce cas, Siné avait-il besoin de mêler le judaïsme à cela ? Ou est-ce le fait de s’attaquer aux Juifs qui témoigne de ces « couilles » dont Siné est si fier ?

 

Et la question peut-elle se résumer à une histoire de couilles, autrement dit de courage ? Comme le rappelle Caroline Fourest dans son article « L’art délicat de l’outrage » (http://carolinefourest.wordpress.com/2008/09/30/lart-delicat-de-loutrage/), « S’il existe une limite à la liberté d’expression, c’est avant tout pour protéger les dominés et non les dominants. », poursuivant ainsi : « Le principe est clair dès qu’un dominant insulte un dominé. La frontière devient plus difficile à discerner lorsque des oppresseurs se cachent chez des minoritaires (lorsque les intégristes se revendiquent d’une religion minoritaire comme l’islam), ou lorsque des puissants se font attaquer en tant qu’individu sur un mode flirtant avec le racisme (comme Siné envers Jean Sarkozy). Car alors, plus personne ne s’y retrouve et beaucoup pensent par réflexe. »

 

Autrement dit, il semble que certains, dans cette affaire, soient spontanément du côté de Siné, parce qu'il est le « dominé » face à un fils de président qui incarne de toute évidence le pouvoir, donc les dominants. Et saluent son courage sans trop examiner la nature exacte des propos tenus.

 

Or, il me semble que pour analyser « le cas Siné », il faut autant que possible faire abstraction de l’identité de la personne visée. Autrement dit, peu importe – ou peu devrait importer – qu’il s’agisse du fils Sarkozy, cela ne devant influer ni en sa faveur – on ne touche pas aux puissants ! – ni en sa défaveur – la chronique de Siné devant alors être conçue comme un effet pervers de la notoriété, contre lequel on serait mal avisé de s’insurger.

 

La seule chose qui devrait déterminer notre jugement dans cette affaire, ce sont les idées exprimées par Siné, et non le statut social des personnes visées par ces idées. Dans un Etat de droit, ce que l’on peut écrire sur le fils Sarkozy (ou le père), on doit pouvoir l’écrire aussi sur n’importe qui. Ce qui est « couillu », ce n’est pas d’attaquer un puissant, mais de l’attaquer de manière pertinente, comme c’est d’ailleurs le rôle d’un journal satirique, en pointant ses travers, ses faiblesses, des failles, fût-ce en les grossissant.

 

Or, ce qui me frappe depuis le début de cette histoire, c’est l’introduction dans la chronique de Siné d’une « information » selon moi totalement non pertinente : autrement dit, que vient faire dans cette dénonciation de l’arrivisme et de « la fascination de la famille Sarkozy pour le fric », avancée par Siné pour expliquer sa chronique, le fait que la fiancée soit juive ? Et qu’était-il besoin de suggérer que le fils Sarkozy le serait bientôt également ?

Si Siné voulait dénoncer l’arrivisme des Sarkozy, il n’avait certes pas besoin d’aller pointer la judéité de la fiancée, ayant à sa disposition suffisamment d’éléments objectifs par ailleurs pour étayer sa thèse… sauf à considérer, évidemment, que le tableau ne serait pas complet sans cette mention, c’est-à-dire qu’il y a bien un lien, autre que fantasmatique, entre judaïsme et argent. Et pire : qu’être Juif aide à réussir dans la vie.

 

Est-ce un crime ? Certes non. Disons simplement une maladresse, une faute de goût, un impair. Mais dont il faut bien reconnaître qu’ajouté à d’autres tirades de Siné, ça commence à faire beaucoup. Philippe Val rappelle ainsi ses propos, en 1982, sur les ondes de Carbone 14 : « Je suis antisémite et je n’ai plus peur de l’avouer. Je vais faire dorénavant des croix gammées sur tous les murs… Je veux que chaque Juif vive dans la peur, sauf s’il est pro-palestinien. Qu’ils meurent.» (http://carolinefourest.wordpress.com/2008/08/07/antisinetisme-par-philippe-val/)

Et Caroline Fourest rappelle que sur les mêmes ondes, en 1985, « il voulait “euthanasier les juifs” pour “les empêcher de se reproduire entre eux”. On y retrouve au mot près l’inspiration d’une Oriana Fallaci à propos des musulmans dans son livre La Rage et l’Orgueil : “Les fils d’Allah se multiplient comme des rats.” »
http://carolinefourest.wordpress.com/2008/09/30/lart-delicat-de-loutrage/

 

Non, les propos de Siné dans les chroniques visées par la plainte de la Licra ne relèvent pas de l’antisémitisme avéré. Ainsi en a décidé la justice, et je pense qu’elle a bien fait. En revanche, nier qu’il y ait chez Siné le moindre sentiment antisémite, c’est faire fi de ces déclarations passées, pour le moins éloquentes.