Les avatars de la laïcité « à la belge »

Publié le par Nadia Geerts

La convention laïque du CAL, le 7 mars dernier, en fut encore un témoignage éclairant : la laïcité, en Belgique, est multiforme. À te point qu’on peut se demander s’il s’agit encore bien de laïcité.

Le dernier avatar de la laïcité version Centre d’Action laïque semble bien être la laïcité « sociale ». Outre que je méfie de toute adjectivation de la laïcité, j’avoue rester perplexe lorsque je vois batailler, au nom de la laïcité, pour le relèvement de l’allocation de chômage ou la régularisation des sans-papiers. Non que ces causes ne me paraissent justes : simplement, je ne vois pas bien en quoi les laïques devraient, en tant quel tels, c’est-à-dire au nom de la laïcité, revendiquer de telles avancées éminemment sociales, qui devraient être prises en charge par le politique ou des associations dont le combat social est l’objet direct.

Certes, la promotion de la laïcité peut être facilitée par l’éducation et l’accès de tous à des conditions de vie satisfaisantes, tant il est vrai que l’obscurantisme religieux se nourrit de la précarité et du ressentiment des laissés pour compte. Et dans cette optique, le combat social peut être considéré comme un moyen. Souhayr Benhassen a eu le mérite, lors de l’émission « Et Dieu dans tout ça ? » de ce dimanche 8 mars[1] d’établir ce lien entre promotion de la laïcité en tant que concept politique de séparation des Eglises et de l’Etat et combat social visant à enrayer la progression des intégrismes religieux par la défense des droits humains.

Il n’empêche que je peux me départir d’un malaise face à ce raisonnement, fondé me semble-t-il sur la nécessité de faire « comme eux », comme les religieux, qui ont compris depuis longtemps l’intérêt qu’ils avaient à occuper le terrain social, se servant des injustices sociales pour recruter de nouveaux adeptes et les endoctriner, parfois au profit d’une conception liberticide et obscurantiste de la religion.

Comprenons-nous bien : si l’action sociale spécifiquement laïque me paraît tout à fait légitime – écoles des devoirs, planning familial, éducation permanente, etc. – en ce qu’elle vise à offrir à nos concitoyens un espace de rencontre, d’assistance et de formation à la fois non-confessionnel et respectueux de toutes les convictions, ce qui ne peut qu’aider à construire le vivre ensemble  –, les prises de position éminemment politiques sur les questions sociales me paraissent quant à elles incompatibles avec le concept de laïcité, et ce en vertu même du principe de séparation des Eglises[2] et de l’Etat qui devrait sous-tendre toute action laïque.

 

Cette tentation de « faire comme eux », je l’ai ressentie également lors du colloque organisé au Parlement européen le 3 mars dernier sur le thème « La laïcité dans l’Union européenne » : face au pouvoir grandissant des lobbies – pardon : des « partenaires » – religieux, la tentation existe de toute évidence de constituer un « lobby laïque » capable de faire contrepoids aux velléités d’immixtion du religieux dans la sphère politique. Or, la laïcité, entendue comme séparation des Eglises et de l’Etat, ne saurait, me semble-t-il, s’accommoder d’une telle dérive, qui me semble à l’exact opposé de ce qu’elle devrait revendiquer, à savoir le refus de telles pratiques, pour « eux » comme pour « nous ».

 

Selon moi, la seule laïcité qui vaille d’être promue, c’est la laïcité politique. Et cela ne peut se faire en jouant le jeu des lobbies religieux, lequel consiste précisément à refuser la séparation des Eglises et de l’Etat en envahissant l’espace politique de leurs revendications, non pas en tant que citoyens, mais en tant que représentants du culte. Or, c’est très exactement ce que revendiquait le rabbin Albert Guigui lors de ce même colloque, lorsqu’il s’indignait de ce que le culte qu’il représente ne soit pas consulté lorsqu’il s’agissait pour l’Union européenne de prendre des décisions le concernant. Or, la laïcité n’implique-t-elle pas nécessairement que les décisions politiques soient motivées par des considérations axées sur le bien commun, et non sur l’intérêt particulier de telle ou telle minorité religieuse ?

 

Mais alors, quelle visibilité pour la laïcité, entendue cette fois comme la communauté des athées, agnostiques, libre penseurs, etc. ? La question est de taille, et divise le monde laïque. Certains éprouvent le besoin de se rassembler au sein d’une « communauté » laïque, au même titre que les catholiques ont leurs églises, les juifs leurs synagogues et les musulmans leurs mosquées. Pourquoi pas, en effet ? Les récentes compagnes proclamant que « Dieu n’existe probablement pas. Alors, cessez de vous inquiéter et profitez de la vie » s’inscrivent dans le même esprit : pourquoi ne pas rendre l’incroyance visible dans l’espace public, dès lors que les diverses croyances le sont de toute évidence, ne serait-ce que par la présence de lieux de culte aisément identifiables ?

 

Pour ma part, je suggèrerais comme fil conducteur la nécessaire cohérence entre ce que nous, laïques, revendiquons, et le jeu que nous acceptons de jouer : ce que nous demandons pour nous, il est naturel que les « autres » en bénéficient aussi. Et même si, historiquement, c’est le processus inverse qui s’est produit – nous avons revendiqué pour « nous » ce qu’ « eux » avaient déjà obtenu –, il n’en reste pas moins qu’il est difficile de jouer ce jeu-là tout en en revendiquant la modification des règles.

C’est pourquoi j’estime quant à moi qu’une conception cohérente de la laïcité implique nécessairement que les laïques cessent d’accepter de se concevoir comme une communauté confessionnelle pour promouvoir, ensemble, l’instauration d’une laïcité par essence politique qui laisse à chacun le droit de croire ou de ne pas croire et de le manifester en privé ou dans les lieux publics, sans s’arroger pour autant le droit de s’immiscer, en tant que (non-)culte, dans la sphère institutionnelle. A cet égard, le récent plaidoyer de Nadine Rosa-Rosso (militante communiste et co-directrice du "Bon usage de la laïcité), lors d'un forum international organisé à Beyrouth, pour une alliance de la gauche radicale avec le Hamas et le Hezbollah au nom de la lutte pour "l'abolition de l'oppression impérialiste, coloniale et néo-coloniale" ne peut s'inscrire sans contre-sens dans la défense de la laïcité.


[1] Réécoutable en ligne via http://old.rtbf.be/rtbf_2000/bin/view_something.cgi?id=0172086_sac

[2] « Eglises », étant ici entendu au sens de « cultes », avec toute l’ambiguïté que cela implique pour la laïcité belge, subventionnée sur le budget des cultes en tant qu’organisation « non confessionnelle ».

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