« Mon voile, ma liberté », comme horizon indépassable ?

Publié le par Nadia Geerts

J’ai été interpelée récemment par un commentaire posté sur le blog d’Henri Goldman[1], lequel s’insurgeait contre la prétendue volonté émancipatrice qui serait au fondement de l’interdiction du voile dans certains pans de la sphère professionnelle. L’auteur du commentaire écrivait en effet ceci :
« Il faut bien remarquer qu
ʼinterdire le « voile » nʼest pas libérer lʼemployée femme, cʼest au contraire prendre le pouvoir sur elle ; à travers cette mesure le PATRON exerce son pouvoir sur la femme employée. Drôle de façon de la libérer. Drôle de façon de la respecter. En agissant ainsi le PATRON joue le même jeu vis-à-vis dʼelle que le père ou le mari. Ce qui ne surprend quʼà moitié puisque dans « patron » il y a « père ». Et il est pour le moins cocasse que le patron fustige « les hommes de la famille ». Est-ce un combat de jeunes coqs ? Et on voit donc que la prétendue émancipation par le travail nʼest en tout cas pas une émancipation dans le cadre du travail.
Il y a en tout cas une confusion de rôle. En voulant soi-disant « libérer » ses employées le patron sort de son rôle. J
ʼai lʼhabitude de dire quʼon ne peut jamais libérer quelquʼun dʼautre, on ne peut que se libérer soi-même. Autrement dit la liberté ne se donne pas, elle se prend. Celui qui a le pouvoir (que ce pouvoir soit économique ou politique) de donner la liberté a aussi le pouvoir de la reprendre. Le libéré reste dépendant de son libérateur.(…)
La libération personnelle n
ʼest pas une affaire de « voile » à enlever. Cʼest un processus bien plus complexe. Empêcher le « voile » au travail risque de punir ces femmes en les excluant du travail aussi longtemps quʼelles choisissent de le porter. Cela ne satisfait-il pas dʼavantage les « femmes occidentales » (qui ne supportent pas de voir ça) que les femmes concernées ? »

 

De la même manière, lors du colloque organisé ce samedi par la FAML sur le thème de la neutralité dans l’enseignement, une jeune femme voilée prit la parole pour dénoncer le fait que depuis qu’elle avait librement choisi de porter le voile, elle avait dû renoncer à son emploi d’enseignante, concluant que ce n’était pas le voile qui discriminait, mais la société.

Passons sur l’argument du choix libre et pleinement consenti. Il y aurait beaucoup à dire sur le fait que tant de jeunes femmes choisissent « librement » de revêtir le même accessoire vestimentaire à connotation religieuse, mais, connotation religieuse mise à part, on m’objectera qu’il en va de même pour le jeans, la mini-jupe ou le string, et on aura raison. Nos choix ne sont jamais totalement libres, dès lors que nous nous inscrivons dans un contexte culturel qui nous détermine avant même que nous puissions poser le moindre choix, et notre liberté consiste dès lors en grande partie à choisir de reprendre ou non les modèles qui nous sont proposés, avec une marge de manœuvre relativement étroite : nul n’imaginerait aujourd’hui de porter une robe à crinoline, aussi réfractaire aux normes sociales soit-on.

 

Non, ce qui m’interpelle dans cette argumentation axée sur la liberté, c’est que tout se passe comme si, dans l’esprit de ceux qui l’énoncent, le choix librement consenti était l’unique critère, une sorte d’horizon indépassable. Autrement dit, comme si le législateur ne devait tenir compte, dans les règles qu’il fixe, que de cet unique critère qu’est la liberté de l’individu.
Manière pour le moins curieuse de concevoir le politique, dès lors qu’il consiste précisément à établir des règles qui évitent que la liberté des uns, s’exerçant de manière absolue, contreviendrait à celle des autres ou à ce qu’on appelle le « vivre ensemble », comme l’évoque d’ailleurs fugitivement le commentateur du blog d’Henri Goldman :

« Les interdictions, non seulement inévitables mais indispensables, ne se justifient que par- et ne doivent exister que pour- permettre et favoriser le « vivre ensemble ». Ça cʼest le principe. Mais affirmer le principe ne suffit pas ; méfions-nous des principes qui sont trop bruyamment formulés pour cacher la mise en oeuvre dʼactions totalement contraires aux principes. »

Voilà pour le procès d’intention : sous la belle idée de favoriser le vivre ensemble, les partisans de l’interdiction du voile dans certaines fonctions cacheraient des intentions moins avouables, qui contreviendraient au vivre ensemble.

 

Je n’ai pu m’empêcher d’intervenir après la dame voilée qui protestait contre le fait qu’elle ne puisse enseigner avec son voile en disant que j’avais, quant à moi, découvert récemment une religion formidable, le jaïnisme, lequel impose – pardon : recommande, car les religions, comme chacun sait n’imposent rien, mais prescrivent, à la manière d’un médecin, comme me l’a appris Tariq Ramadan – la nudité à ses fidèles, et que j’étais très inquiète quand à la discrimination dont je risquais fort d’être victime lorsque j’irais enseigner dans le plus simple appareil.

Car en effet, voilà un exemple, certes fantaisiste – mais qui sait, peut-être le jaïnisme se développera-t-il un jour en Europe ? –, mais qui a le mérite de démontrer par l’absurde qu’on ne peut arguer de son seul choix libre pour prétendre agir comme on l’entend, a fortiori en tant qu’enseignant astreint à la neutralité, laquelle impose à ceux-ci de ne témoigner d’aucune préférence pour aucun système politique, philosophique ou religieux – les professeurs de morale et de religion étant les seuls à échapper partiellement à cette obligation de neutralité.

Il faut donc, pour établir des règles communes à tous – ce qui est le principe d’un Etat de droit – élaborer d’autres critères que celui, éminemment individuel et donc non pertinent, du libre choix. Se demander, par exemple, si le port du voile constitue ou non une entrave à un autre principe.

 

C’est précisément la question que doit se poser, me semble-t-il, le patron qui a à se positionner quant au port du voile par certaines de ses employées. Il ne s’agit pas du tout, ici, de prétendre ou non émanciper celles-ci : de quel droit le ferait-il, dès lors quelles sont majeures et vaccinées et que, comme chacun sait, les voies de l’émancipation sont variées ? Mais autoriser le voile à ses employées pour le seul motif que cela leur permettra au moins de travailler, donc contribuera à leur émancipation, présente exactement le même défaut que le leur interdire au motif qu’il nuirait à leur émancipation : celui de mettre totalement de côté la seule question qui devrait importer : celle du service.

 

Et qu’on ne vienne pas me dire, comme l’a fait récemment un auditeur de « Et Dieu dans tout ça ? » que « L'absence de signes religieux n'est pas un terrain neutre: c'est celui de l'athéisme » : l’athéisme, n’en déplaise à certains, est également capable de s’afficher, comme en témoignent les récentes campagnes athées qui fleurissent un peu partout en Europe, proclamant que « Dieu n’existe probablement pas. Alors cessons de nous inquiéter et profitons de la vie ». On trouve également sur le marché profusion de t-shirts clamant que « Dieu est mort », « Ni Dieu ni maître » ou « La religion est l’opium du peuple ». Il est dès lors parfaitement malhonnête intellectuellement de prétendre que la neutralité n’existe pas : il est de toute évidence des tenues qui disent quelque chose des options politiques, philosophiques ou religieuses de ceux qui les portent, et d’autres qui ne disent rien de ce genre.

 

Personnellement, j’estime que le personnel scolaire et hospitalier, par exemple, ne saurait se départir sans dommage de cette neutralité d’apparence et d’attitude qui constitue une condition d’un service neutre, dans lequel tous les usagers puissent se sentir accueillis également. De même pour les fonctionnaires publics, lesquels, dès lors qu’ils incarnent l’Etat neutre, doivent également apparaître comme neutres. On est loin, ici, de l’éternel débat opposant les tenants de l’émancipation à ceux de la lutte contre le néo-colonialisme… Car non, la liberté n’est pas l’horizon indépassable de toute règle sociale.

 



[1] http://blogs.politique.eu.org/henrigoldman/20090227_censure_feutree_a_la.html

Publié dans Laïcité - religions