Handicapés, homosexuels, croyants et noctambules : même combat !

Publié le par Nadia Geerts

J’assistais hier à une conférence intitulée « Diversité et accommodements raisonnables » à Schaerbeek, sous l’égide de l’échevine Tamimount Essaïdi. Les orateurs, dans une belle unanimité, plaidaient pour l’introduction de ce principe en Belgique. Au nom d’une logique pour le moins curieuse, consistant à assimiler religion et handicap…

 

Comme le rappela Ibrahim Akrouh, mémorant en droit et sciences politiques, en guise d’introduction, les accommodements raisonnables sont nés aux Etat-Unis dans le cadre du droit à l’égalité, à l’origine pour favoriser l’intégration des handicapés sur le marché de l’emploi. Il s’agissait en effet de répondre à des situations de discrimination nées d’une règle objectivement neutre, mais discriminatoire dans ses effets.

Radouane Bouhlal, président du MRAX, partit du même constat selon lequel l’égalité est rompue lorsqu’on traite soit différemment des gens qui sont objectivement dans la même situation, soit – et c’est ce que le mécanisme des accommodements raisonnables cherche à corriger – lorsqu’on traite de manière égale des gens qui sont objectivement différents.

Aussi les accommodements raisonnables sont-ils, selon lui, un outil permettant qu’une règle générale n’opprime personne, aucune minorité quelle qu’elle soit, y compris d’ailleurs les athées ou les homosexuels.

 

Il me semblait déjà pour le moins étrange de mettre sur le même pied les handicapés et les croyants, comme si les uns comme les autres avaient à subir une sorte d’infirmité profondément inhérente à leur personne et dont ils ne sauraient se départir des effets concrets. N’y a-t-il pas, en d’autres termes, une erreur logique à considérer que le croyant ne saurait s’abstenir de faire ses prières, exactement de la même manière que le handicapé ne saurait quitter sa chaise roulante pour gravir un escalier ?

Pourtant, selon Radouane Bouhlal, c’est une « vue de l’esprit » de dire que ce n’est pas la même chose, car la religion habite les croyants de la même manière qu’un handicap habite l’handicapé.

Certes. Mais si la religion habite certains comme le handicap en affecte d’autres, c’est en tant que croyance, ce qui n’inclut pas nécessairement la manifestation de cette croyance sur le lieu du travail.

Par ailleurs, j’aurais aimé que Radouane Bouhlal nous donne quelques exemples d’accommodements raisonnables que pourrait revendiquer un athée ou un homosexuel. Je vois mal en effet en quoi l’athéisme ou l’homosexualité nécessitent des ajustements sur le lieu de travail pour éviter les discriminations.

 

En revanche, dès le moment où la religion peut être invoquées pour réclamer des accommodements raisonnables, on voit mal pourquoi d’autres choix ou préférences individuels ne pourraient pas, eux aussi, donner lieu à des aménagements, sauf à considérer bien sûr – et c’est là le danger – que les convictions religieuses ont plus de crédit, méritent plus de respect que d’autres aspects de l’individu.

Un exemple en fut d’ailleurs donné hier, lorsque fut abordée la question des horaires de travail. Radouane Bouhlal rappela en effet que les accommodements raisonnables s’appliquent non aux règles neutres qui discriminent sciemment – car dans ce cas, on parlera plutôt de discrimination indirecte – mais aux règles neutres dont l’objectif n’est pas de discriminer, mais qui entraînent des discriminations. Et de prendre l’exemple de la journée de travail couramment établie selon l’horaire 9h-17h, le but n’étant de toute évidence pas, dans le chef de l’administration, d’ennuyer les noctambules.

Et là, coup de théâtre : car selon Pierre Ansay, si, le but est bien d’ennuyer les noctambules, les règles soi-disant neutres et légitimes étant en fait uniquement une sacralisation des habitudes visant à formater l’individu…

 

Autrement dit, si les accommodements raisonnables consistent à corriger une situation discriminatoire qui n’a pas été voulue comme telle, on voit mal pourquoi, si ce principe devait être adopté demain en Belgique, toute une série de gens ne commenceraient pas à réclamer pour eux-mêmes des aménagements de leur horaire de travail, que ce soit parce qu’ils doivent faire leur prière, ne supportent pas de se lever aux aurores ou aiment être à la maison quand leurs enfants rentrent de l’école.

Dans le même esprit, Salim Haouach, manager de la grande distribution, remarquait que le véritable progrès social serait d’avoir congé non le dimanche, mais quand on en a besoin.

Fort bien. Et je précise d’emblée que je n’éprouve aucun attachement de principe au dimanche, et m’accommoderais très volontiers d’un autre jour de congé si d’aucuns devaient considérer, à raison d’ailleurs, que le jour du Seigneur, désormais, tout le monde ou à peu près s’en fout.

Mais outre qu’un aménagement des horaires hebdomadaires en fonction de desiderata des uns et des autres menacerait à termes, comme le remarquait une syndicaliste présente, les droits des travailleurs – en allant dans le sens d’une flexibilité à tout crin largement encouragée par les employeurs –  on ne peut que s’interroger sur la praticabilité d’une telle mesure et ses conséquences. Supposons en effet que des musulmans demandent à avoir congé le vendredi plutôt que le dimanche. Ils travailleraient donc le dimanche, jour où leurs enfants seraient pourtant à la maison… à moins bien sûr qu’ils ne fréquentent une école islamique ayant fixé le vendredi comme jour de congé hebdomadaire. Belle avancée en termes d’interculturalité et de mixité sociale…

Sauf évidemment si le vendredi était désormais généralisé en tant que jour hebdomadaire de congé légal, ce à quoi je ne vois personnellement aucun inconvénient, mais qui risquerait de ne pas plaire à ceux qui auraient préféré que ça reste le dimanche ou que ce soit le samedi ou un quelconque autre jour, pour des raisons tout aussi religieuses d’ailleurs.

 

Mais revenons aux homosexuels. S’il faut comparer les croyants à quelque chose, il me semble en effet qu’ils sont bien plus proches des minorités sexuelles que des handicapés ou des noctambules : croyants et homosexuels appartiennent en effet à une « minorité » porteuse d’une différence par rapport à la norme qui leur est consubstantielle : on ne peut cesser d’être croyant par simple décision, comme on ne peut cesser d’être homosexuel. En revanche, on peut cesser d’être noctambule, ou tout au moins mettre un frein à ses activités nocturnes durant la semaine.

En revanche, l’homosexualité ne s’accompagne pas, en-dehors du cas très particulier de la gay pride, d’une revendication de monstration. On voit mal en effet quelle caractéristique inhérente à l’homosexualité exigerait des adaptations dans le monde du travail pour éviter une discrimination.

Et là réside à mon avis toute la confusion dans le débat sur les accommodements raisonnables : on fait comme si « être » et « manifester », c’était la même chose. Comme si demander aux croyants de ne pas manifester leur croyance sur leur lieu de travail, c’était leur demander de cesser de croire. Ce qui me semble à peu près aussi ridicule que de considérer qu’un homosexuel qui viendrait au travail chaque jour dans la même tenue que celle qu’il a adoptée pour la gay pride se verrait en réalité interdit d’être homosexuel si on lui demandait de s’habiller « normalement » pour venir travailler…

 

Mais je sais : tout cela n’est qu’hypocrisie. L’hypocrisie des « porteurs de cravate » qui font comme s’ils ignoraient que l’espace public est majoritairement occupé par des porteurs de cravate, comme le remarquait Pierre Ansay.

Un Pierre Ansay qui, tout en faisant un vibrant plaidoyer pour la négociation avec les porteurs de particularités culturelles, car le débat, n’est-ce pas, c’est le respect, n’en affirmait pas moins changer désormais de trottoir lorsqu’il rencontrait un partisan de l’interdiction du voile – pardon : du foulard – à l’école…

Publié dans Laïcité - religions