Egalité, sans guillemets

Publié le par Nadia Geerts

J’ai reçu récemment un document intitulé « Voilées ou pas nous exigeons l’égalité… sans guillemets »
(http://e-s-g.blogspot.com/2009/04/voilees-ou-pas-nous-exigeons-legalite.html).
Ce texte, signé Nordine Saïdi, outre qu’il invite à voter pour la liste « Egalité » aux prochaines élections régionales, n’a pas de mots assez forts pour condamner l’interdiction du voile dans les écoles : à l’en croire, les jeunes filles seraient « doublement exclues » (en tant que femmes et en tant que groupe social stigmatisé), transformées en « immigré(e)s pour l’éternité », par des gens qui, ne pouvant les « convertir à notre universalisme » ni les « renvoyer « chez eux/elles », ont décidé de « les traiter en citoyen(ne)s de seconde zone, en indésirables, en caste inférieure », en vertu d’un « racisme latent » qui applique « la préférence nationale et la préférence masculine de façon éhontée ».

 

Ce texte appelle plusieurs remarques.

Premièrement, l’accusation de « préférence masculine » et d’exclusion des jeunes filles voilées en tant que femmes. Il me paraît fort curieux en effet de renvoyer à l’Etat cette accusation qui, en réalité, devrait viser au premier chef les tenants d’un islam rétrograde et patriarcal. Ce sont eux, en effet, qui, sous couvert de religion, prétendent maintenir chez les femmes de confession musulmane une pratique antérieure à l’islam – le voile apparaît en effet dès le XIIè siècle avant notre ère –, pur produit d’une société traditionnelle patriarcale où les femmes étaient sommées d’afficher leur vertu par le port d’un voile, sous peine d’être considérées et traitées comme des prostituées.

Qui préfère les hommes, en définitive ? Ceux qui exigent que garçons et filles soient égaux, au moins sur les bancs de l’école ? Ou ceux qui trouvent normal que les garçons déambulent vêtus à l’occidentale tandis que leurs « sœurs » sont sommées de s’affubler d’un voile pour bien marquer qu’elles sont musulmanes/chastes/respectueuses des traditions (biffer les mentions inutiles) ?

 

Deuxièmement, l’accusation de vouloir transformer les filles voilées en « immigré(e)s pour l’éternité ». Là encore, n’est-ce pas plutôt les tenants du fondamentalisme musulman qui refusent que les femmes de confession musulmanes adoptent d’autres codes comportementaux que ceux qui ont cours dans leur pays d’origine ? Sans compter que les voiles austères que l’on voit de plus en plus fleurir dans nos rues sont aussi étrangers aux pratiques vestimentaires traditionnelles turque ou marocaine, par exemple, que le sont le jeans et les baskets…

 

Troisièmement, l’accusation de racisme. Ainsi donc, ce serait par pure frustration de ne pouvoir renvoyer les (petits-) enfants d’immigrés « chez eux » que certains préconisent l’interdiction du voile à l’école, qui transformerait ceux-ci en « citoyens de seconde zone ». Voilà qui est également pour le moins étrange. Un citoyen de seconde zone, en effet, et pire encore, un membre d’une « caste inférieure », est un individu qui, en raison de tels ou tels critères aussi flous qu’iniques, est assigné à des règles différentes de celles qui valent pour l’ensemble de ses concitoyens. Ici, au contraire, il s’agit d’appliquer les mêmes règles à tous : que l’on soit musulman, chrétien, sikh, juif ou athée, on est prié, en entrant dans l’école, de se départir des signes extérieurs de ses convictions.

Certes, cette mesure touche plus particulièrement les jeunes filles de confession musulmanes qui portent le voile – car rappelons qu’il y a tout de même une proportion non négligeable de musulmanes qui ne portent pas le voile. Mais à qui la faute ? Aux écoles qui refusent l’immixtion de prescrits pseudo-religieux dans leur enceinte ? Ou à l’activisme de certains groupes fondamentalistes, qui font du port du voile une quasi-condition de l’ « islamité » des femmes ?

 

Si réellement Nordine Saïdi et ses acolytes veulent l’ « égalité sans guillemets », je les invite à lutter de toutes leurs forces contre les coutumes archaïques qui font des femmes des égales des hommes… avec guillemets. Que les jeunes filles musulmanes aillent à l’école, qu’elles s’instruisent, qu’elles fréquentent l’université, qu’elles trouvent un emploi à la hauteur de leurs compétences, qu’elles décident librement de la vie qu’elles souhaitent mener. En assumant, une fois majeures, et comme tout « citoyen de première zone », les conséquences de leurs choix.

À cet égard, j’aimerais raconter ici une petite anecdote. Une de mes amies s’étonnait récemment de ce que, dans son univers professionnel, travaillait depuis peu une musulmane voilée, laquelle n’ôtait pas son voile lorsqu’elle était en contact avec le public, contrairement à ce qui avait été prévu initialement. Devant la réponse laconique qui lui fut faite par ses supérieurs, elle demanda si, dans ces conditions, elle pouvait, elle, afficher un t-shirt proclamant son athéisme. Ce à quoi il lui fut répondu que non, car ça, ce serait de la « provocation »…

Qui, dans cet exemple, est traité comme un « citoyen de seconde zone » ? Qui bénéficie de mesures d’exception, qui, manifestement, ne s’appliquent pas à tous ? L’employée musulmane, ou l’athée ?

 

La citoyenneté pleine et entière, l’exact opposé de la « citoyenneté de seconde zone » dénoncée dans ce texte, ce n’est pas l’exigence de droits et de devoir différents de ceux de ses concitoyens. C’est au contraire l’acceptation des droits et devoirs qui valent pour tous, et qui laissent toute latitude aux individus de pratiquer leur culte dans la sphère privée, ainsi que d’en témoigner dans les lieux publics. Dans une société démocratique, qui plus est, ces règles sont révisables. Mais le critère qui doit prévaloir est celui de l’intérêt général, et non celui des intérêts catégoriels d’une composante quelconque de la population. Que les initiateurs d’ « Egalité sans guillemets » démontrent donc que, du point de vue de l’intérêt général, l’expression des convictions philosophiques et religieuses, mais aussi politiques, serait préférable, tant à l’école que dans la fonction publique, à la neutralité d’apparence. A défaut, qu’ils concentrent leurs efforts sur la dénonciation de la véritable inégalité dont sont victimes les femmes musulmanes : celle qui consiste à les enjoindre à continuer à se conformer, à l’aube du XXIè siècle, à des prescrits prétendument religieux apparus il y a une bonne trentaine de siècles.

Publié dans Laïcité - religions