Victimisation, culpabilisation, « fondamentalisation » : ras-le-bol !

Publié le par Nadia Geerts

On était déjà coutumiers des revendications de menus et d’horaires adaptés au préceptes de l’islam, du discours culpabilisant ceux qui refusent le port du voile à l’école et/ou pour les fonctionnaires publics, etc. Voilà maintenant qu’une « présidente de l’Association belge des professionnels musulmans » défend dans Le Soir de ce jour dans la nouvelle idée du siècle : la finance islamique.

 

L’exposé des motifs est hallucinant : à l’en croire en effet, depuis plusieurs décennies, les musulmans installés en Belgique connaissent « un frein à leur épanouissement personnel/familial dans des activités financières normales du quotidien : achat d’une maison, acquisition d’un commerce, investissement en Bourse… En effet, les produits bancaires de la finance conventionnelle proposés en Belgique ne répondent pas à leurs attentes et c’est ainsi qu’ils sont de facto « hors champ » des tractations économiques parce qu’elles ne sont pas en phase avec leur sensibilité confessionnelle. En effet, les musulmans ne peuvent acheter un bien par le biais d’un crédit traditionnel – puisque l’islam ne reconnaît pas à l’argent le rôle de bien réel et n’accepte donc pas que celui-ci puisse être acheté ou vendu moyennant le paiement d’un intérêt ».

 

Plusieurs choses me frappent dans cet extrait, que je vais reprendre une à une.

« Les musulmans » sont freinés dans leur épanouissement, parce que leur religion leur interdit de recourir au prêt à intérêt. Autrement dit : il faut d’urgence faire cesser cette situation où, une fois de plus, nous discriminons volontairement ou non des pauvres musulmans qui ne demandent qu’à vivre à la fois comme tout le monde et dans le respect de leur sensibilité islamique. Car comme chacun sait, aucun musulman en Belgique n’est propriétaire d’un bien immobilier acquis grâce à un prêt bancaire traditionnel, aucun ne possède une carte de crédit, aucun n’achète à crédit son frigo, son écran plasma ou son ordinateur. Ou s’il y en a, c’est clair : ce sont de mauvais musulmans, car l’islam est clair sur ce point : « l’islam ne reconnaît pas à l’argent le rôle de bien réel et n’accepte donc pas que celui-ci puisse être acheté ou vendu moyennant le paiement d’un intérêt ». Je compatis sincèrement au sort de tous ces malheureux musulmans de Belgique qui vont s’apercevoir, à la lecture de la carte blanche d’Imane Karich, que jusqu’ici ils étaient dans le péché, ou plutôt dans l’haram.

 

A ceux qui bondiraient face à cette nouvelle preuve de mon intolérance légendaire, arguant que je m’obstine à méconnaître la dimension fondamentalement anticapitaliste de cette « finance islamique », je ferai remarquer que je ne peux que me baser sur que je lis : on parle bien de finance islamique, et non alternative, éthique ou que sais-je. Et de l’aveu même de Madame Karich, « la finance islamique est une finance éthique développée sur base des principes découlant des sources de l’islam (…) ».

Voilà, elle l’a dit : cette idée géniale découle des « sources » de l’islam. Donc d’il y a environ 14 siècles. Et ce sont des principes datant de Mahomet – qui n’est pas Mathusalem, mais presque – qu’elle voudrait voir appliquer au vingt-et-unième siècle. Evidemment, si on y va par là, il faudrait reconsidérer aussi la pratique de l’excision – ben oui, désolée,  mais des sites musulmans très sérieux dissertent de la taille adéquate de la coupe telle qu’elle a été voulue par Mahomet : ni trop ni trop peu, parce que bon, hein, faut pas pousser… –, et d’autres charmantes pratiques comme la lapidation ou la valeur moindre accordée à la femme – une demi part d’héritage, deux témoignages de femmes valant celui d’un homme, etc.

 

Bref, avec cette incroyable carte blanche, Madame Karich réussit trois choses :

-         Culpabiliser les musulmans, très nombreux j’en suis sûre, qui recourent jusqu’ici au prêt à intérêt : vous n’êtes pas de bons musulmans, leur dit-elle. Mais c’est pas grave, elle va arranger ça pour eux, et grâce à sa finance islamique ils pourront bientôt réintégrer le bercail de l’islam des « sources ».

-         Essentialiser les musulmans : un musulman, ce n’est plus quelqu’un qui croit en un Dieu qu’il appelle Allah, avec toutes les infinies nuances et divergences que cela implique quant à la traduction concrète de cette foi. Non, c’est quelqu’un qui respecte le Coran à la lettre, sans aucune mise en contexte. Sans aucun réalisme non plus, puisque je doute fort que certains musulmans d’Arabie Saoudite, du Qatar, de Dubaï ou du Yémen soient quotidiennement bourrelés de remords lorsqu’ils palpent des pétrodollars…

-         Mais comme ça n’est pas de ces richissimes musulmans qu’on cause, mais des pauvres citoyens musulmans de Belgique entravés dans leur épanouissement par les méchants capitalistes occidentaux, il serait logique qu’on se sente quand même un tout petit peu coupables : depuis plusieurs décennies que « les musulmans » sont installés en Belgique, on n’a même pas pensé à leur faciliter un chouïa la vie en créant des banques islamiques ! Et eux, trop braves pour demander, ont jusqu’ici souffert en silence… mais grâce à Imane Karich, ça va changer !

-         En conséquence, promouvoir le fondamentalisme musulman. Car désormais, on sait qu’un bon musulman ne fréquente pas Fortis, Dexia ou ING, qu’il n’achète pas à crédit – à moins que… si c’est un « crédit gratuit », comme en proposent nombre de commerces, ça vaut ou pas ? – et qu’il peut certes jouer en Bourse (là, il y a un truc qui m’échappe, mais puisqu’elle le dit…) mais d’une manière « islamique ».

 

Tout ce que j’espère, c’est un tonnerre de protestations de musulmans dans les prochains courriers des lecteurs du Soir, disant leur ras-le-bol qu’on les enferme dans une interprétation rigoriste, littérale et passéiste de leur religion, et leur droit de vivre avec leur temps.

 

 

Publié dans Laïcité - religions