Tout ce que j'aurais voulu dire...

Publié le par Nadia Geerts

Tout ce que j’aurais voulu dire

 

S’exprimer sur un plateau télévisé, surtout lorsqu’il est composé de huit intervenants et aborde un thème très large – celui du port du voile, et partant, des autres signes religieux, non seulement dans une assemblée parlementaire, mais encore dans la fonction publique et à l’école – est toujours frustrant. Voici donc ici tout ce que j’aurais voulu dire sur les plateaux de Mise au Point et de Controverse, ce dimanche midi.

 

Mon constat de départ est le suivant : l’arrivée d’une députée voilée au Parlement bruxellois suscite, chez bon nombre de mes concitoyens, des interrogations, un malaise, voire de la tristesse ou de la colère. Ces sentiments me paraissent tout à fait légitimes, et j’y vois, si l’on excepte les inévitables expressions de racisme, trois causes fondamentales :

 

La première, c’est un sentiment de recul de la neutralité de l’Etat belge, où, depuis plusieurs décennies, le cadre laïque paraissait grosso modo accepté, même s’il n’est pas inscrit dans la Constitution : on ne mélange pas le religieux et le politique dans l’exercice de ses fonctions. Or, quoi que l’on prétende, le voile dans une assemblée politique est l’intrusion d’un symbole religieux dans un espace dévolu à la chose politique.

 

La deuxième, c’est un sentiment de recul d’un point de vue féministe. Le voile, spécialement depuis la fin des années 70, est un stigmate, une injonction faite à la femme et à elle seule d’afficher sa religion, mais aussi et surtout sa respectabilité. Or, la respectabilité des femmes, comme leurs idées, est dans leur tête, et pas sur leur tête. Prétendre le contraire, c’est accepter qu’une femme, contrairement à un homme, doive afficher sa vertu, et qui plus est le faire au nom de codes culturels vieux d’à peu près vingt siècles.

 

La troisième, c’est le contexte géopolitique : partout, des femmes se battent pour avoir le droit de ne pas porter le voile. Partout, les islamistes prétendent le leur imposer. Et ici, des femmes défendent le droit de pouvoir porter librement ce symbole d’oppression. On ne peut s’empêcher de s’interroger sur ce refus de voir les visées fondamentalistes qui se cachent derrière la recrudescence des voiles. À ce propos, je voudrais citer ici un message parmi tant d’autres que j’ai reçus ces derniers jours :

« Bravo pour votre combat que je soutiens à 200%...
Je suis d'origine Algérienne et suis sur la même longueur d'ondes que vous..
J'ai grandi en Algérie et ai commencé avoir des "voiles" dans la rue, en pensant que ce n'était que l'expression d'une pratique de religion qu'il fallait tolérer, quelle erreur!!!! Pour moi ce n'est, aujourd'hui, rien de plus ni de moins qu'une vitrine politique.... Je suis très attristé de voir la même chose aujourd'hui ici en Belgique pays qui m'a adopté il y a 2 ans... Les démons du passé reviennent et ce qui me choque le plus c'est que certains politiques font un elèctoralisme de base avec des sujets très dangereux!!!!
La religion de mes parents musulmans tous deux n'a rien à voir avec celle de ces "criminels de la pensée". »

 

Au-delà de ces trois éléments essentiels, j’aimerais revenir sur quelques constantes dans les débats sur ces thèmes. A en entendre certains, et Radouane Bouhlal est friand de ce genre d’amalgame, demander une certaine retenue dans l’expression de ses convictions religieuses, et ce dans le cadre de certaines fonctions, revient à souhaiter une fonction publique où seuls seraient admis les « visages pâles ». Cette confusion entre ce qu’on est et ce que l’on choisit d’afficher conduit certains intervenants à se poser en partisans de la diversité, face à des gens qui seraient, eux, partisans d’une uniformité absolue. Or, les élus issus de l’immigration sont nombreux, de même qu’il y a sans doute des musulmans parmi eux, et cette diversité est positive. La seule question qui mérite d’être posée étant celle des limites souhaitables à l’expression des convictions, en particulier religieuses, dès lors que l’on souhaite vivre ensemble. Et il est vraiment regrettable qu’aucune personne issue de l’immigration, et pourquoi pas musulmane, n’ait été invitée à défendre un point de vue laïque. Pourtant, ces personnes existent ; elles sont plusieurs parmi les fondateurs du R.A.P.P.E.L., et nombreuses à nous écrire pour nous apporter leur soutien. Si le débat pourrit tellement ces derniers temps, c’est sans aucun doute en partie parce que les médias opposent systématiquement des « visages pâles » et uniquement des « visages pâles » à des défenseurs de l’autorisation du port du voile. Il y en aurait, pourtant, des femmes d’origine algérienne, iranienne, marocaine, turque, etc. qui pourraient témoigner de ce que le voile représente pour elles, en termes d’aliénation, d’oppression et de contrôle social, et de leur attachement consécutif à la laïcité !


On ne saurait non plus passer sous silence le sempiternel argument du respect des convictions religieuses. Interdire les signes religieux dans le cadre de certaines fonctions, ce serait ne pas respecter les convictions des personnes qui les arborent, voire même les discriminer. Deux anecdotes me semblent ici intéressantes à relever. Il y a quelques années, la députée Zoé Genot a fait modifier un vieux règlement de la Chambre qui interdisait le port de couvre-chefs dans les tribunes, pour le public donc. Sa volonté explicite était alors de permettre à des femmes et jeunes filles voilées – par exemple dans le cadre de visites scolaires – d’assister aux sessions parlementaires. Initiative louable, s’il en est. Mais je m’explique mal, alors, que l’on ait conduit au poste, pour cause de « provocation », un homme qui arborait un chapeau sur lequel était écrit « Dieu n’existe pas », le jour de la prestation de serment des députés bruxellois.

 

Je ne m’autorise pas à juger du sens particulier que revêt pour Mahinur Özdemir le port du voile. Et bon nombre de « progressistes » soucieux de tolérance semblent trouver qu’effectivement, nous n’avons pas le droit d’en juger. Mais alors, j’aimerais que l’on s’abstienne de considérer comme provocateur l’acte consistant à proclamer son athéisme. Certes, nul « dogme » athée n’impose d’afficher son athéisme, et pour cause. Mais je pourrais comprendre que certains athées aient désormais envie, voir ressentent le besoin, d’afficher leur incroyance, dans un monde qui semble si prêt au respect des convictions religieuses. Et je n’accepterais pas qu’on considère ipso facto leur acte comme relevant d’une provocation.

Si réellement certains pensent que le vivre ensemble serait mieux garanti dans un monde où chacun arborerait les signes extérieurs de ses convictions religieuses, et ce en tout temps et en tout lieu, alors cela doit valoir pour tous, y compris pour les athées.

Personnellement, ce n’est jamais ainsi que j’ai considéré les choses, convaincue que mon incroyance relevait de la sphère privée, et donc ne regardait que moi. Et si chaque député arborait demain au Parlement ses convictions religieuses, je ne suis pas persuadée que cela contribuerait à la sérénité des débats. Mais après tout, peut-être faut-il essayer ?

 



Note: à ce propos, le site http://www.dieunexistepas.com/d-tshirt.html commercialise des t-shirts "Dieu n'existe pas". Le promoteur de cette initiative souligne qu'il est tout-à-fait opposé au port de ces t-shirts au parlement, à l'école, à l'administration ou encore à la justice. Selon lui, "cela tombe sous le sens !". Ce qui achève de rendre son initiative sympathique à mes yeux, outre le fait qu'il m'en a fort aimablement offert un exemplaire, peut-être pour éviter que je me ridiculise encore avec mon petit bonnet fait main ?


Publié dans Laïcité - religions