Les accommodements raisonnables : je vote pour !

Publié le par Nadia Geerts

J’ai beaucoup réfléchi, ces dernières semaines, aux accommodements raisonnables, que les Assises de l’interculturalité ont inscrites à leur programme, en stipulant clairement dans leur appel à projets que les associations candidates devaient, entre autres choses, les promouvoir. Et c’est vrai que c’est un concept formidable, les accommodements raisonnables, contrairement à ce que certains esprits chagrins prétendent, dans leur promptitude à toujours critiquer sans réfléchir.

 

Car les accommodements raisonnables, je le rappelle, se fondent sur un noble constat doublé d’une encore plus noble intention : des règles égales pour tous peuvent avoir un effet discriminant, certes non recherché, mais néanmoins indéniable, sur certains travailleurs. Aussi faut-il envisager des aménagements à ces règles, afin que nul ne soit objectivement lésé par une règle objectivement juste, mais subjectivement génératrice de discriminations.

 

Ainsi, la règle qui prévoit que les fonctionnaires publics doivent apparaître comme neutres dans l’exercice de leurs fonctions, si elle est la même pour tous, et donc en apparence juste, est en réalité injuste, dès lors qu’elle pose de toute évidence plus de problèmes à celui ou celle qui a l’habitude d’exhiber ses convictions à tout va qu’à son collègue plus discret ou tout simplement moins engagé politiquement ou religieusement. C’est le bon sens-même : voilà une règle en apparence juste qui, en réalité, discrimine involontairement une catégorie de fonctionnaires, à qui elle impose une violence symbolique que d’autres ne perçoivent même pas.

 

De la même manière, la règle qui impose une pause de midi fixe discrimine sans le vouloir ceux qui, parce qu’ils observent le jeûne du mois de Ramadan, non seulement n’éprouvent aucun besoin de s’arrêter à midi pour regarder manger les autres, mais encore préféreraient de loin pouvoir terminer leur travail une heure plus tôt. Là encore, nos bonnes intentions nous aveuglent : on croit offrir à tout employé le droit d’interrompre le travail à la mi-journée pendant un laps de temps déterminé ; pour protéger ce droit, on le coule même dans un règlement d’entreprise ; et voilà que soudain, on se rend compte que cette règle qu’on croyait juste consiste en réalité à traiter de manière injuste, parce qu’égalitaire, certains employés.

 

Tout ça est excellent, mais il importe d’aller plus loin. Car à y regarder de plus près, quelles sont les règles qui, sous des dehors égalitaires, ne discriminent pas certaines catégories de personnes plus que d’autres ?

L’interdiction de fumer sur le lieu de travail n’a certes pas l’intention d’exclure les fumeurs du monde du travail, mais dans les faits, ne leur rend-elle pas la vie professionnelle plus compliquée en leur demandant de choisir entre leur identité de fumeur et celle de salarié ?

L’imposition d’horaires de travail déterminés ne discrimine-t-elle pas, sans le vouloir, les noctambules pour qui se lever à 6h30 relève de l’exploit chaque jour renouvelé ? Ou à l’inverse, de décourager des couche-tôt de se lancer dans une carrière de comédien ou de strip-teaseur pour laquelle ils auraient pourtant toutes les aptitudes ?

L’exigence d’une tenue correcte pour les employés de banque, par exemple, n’équivaut-elle pas à exclure de facto d’une profession prometteuse les adeptes du débraillé ou du treillis militaire, qui pourraient à bon droit se sentir lésés par un règlement de travail en apparence égalitaire ?

Je suis sûre qu’on ne compte pas les baigneurs philanthropes qui ont dû renoncer à une brillante carrière de maîtres-nageurs parce qu’ils devaient porter une tenue qu’ils trouvaient peu seyante ; les alcooliques scandaleusement évincés de leur poste de journaliste télé sous le fallacieux prétexte que la couleur pourpre de leur nez jurait avec le décor du studio, bafouant en cela le droit de tout citoyen à un égal accès à l’emploi ; les jeunes filles ayant dû faire une croix sur leurs rêves de mannequinat parce qu’elles n’entraient que péniblement dans une taille 42 ; les passionnés d’aéronautique recalés pour cause de myopie ; etc.

 

Rendons-nous à l’évidence : nous vivons dans une société épouvantablement discriminante. Une quantité invraisemblable de règlements, s’ils n’ont pas pour but de discriminer une partie de la population, constituent objectivement des facteurs de discrimination.

Aussi je propose que les Assises de l’interculturalité s’attèlent d’urgence à la rédaction d’une charte qui déclarerait solennellement que :

-         Les fonctionnaires doivent apparaître comme neutres, sauf ceux que cela dérange.

-         Les horaires de travail doivent être respectés, sauf par ceux que cela dérange.

-         Les employés doivent revêtir la tenue conforme à leur profession, sauf ceux que cela dérange.

-         Les travailleurs ne peuvent pas fumer sur le lieu de travail, sauf ceux que cela dérange.

-         De manière générale, les règlements professionnels sont strictement d’application, sauf bien sûr pour ceux que cela dérange.

Tout cela devant évidemment faire l’objet d’une négociation au cas par cas, dès lors qu’il est exclu que l’on accorde des droits distincts à une quelconque communauté, quelle qu’elle soit : tout le monde est bien d’accord là-dessus.

 

À moins bien sûr que les Assises de l’interculturalité préfèrent adopter une mesure plus radicale, mais tout aussi efficace en termes de salutaire lutte contre les discriminations involontaires : supprimer toute règlementation, dès lors que par essence, une règle gêne davantage ceux pour qui elle s’éloigne de leur pratique quotidienne que ceux pour qui elle semble aller de soi.

 

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