Laïcité ou nationalisme ? Islam ou islamisme ?

Publié le par Nadia Geerts

Le récent débat entre Ramadan et Zemmour chez Ruquier était affligeant. En face du prédicateur charismatique, un contradicteur dont l’argument massue pouvait se résumer à « A Rome, fais comme les Romains ». Un peu court, et tout bénef pour Frère Tariq.

 

C’est hélas l’un des arguments récurrents de certains de ceux qui s’opposent aux revendications islamistes en Europe : ces revendications émaneraient d’étrangers qui refuseraient de s’intégrer, voire de s’assimiler, et prétendraient « nous » imposer des codes de comportements tout droit importés de « chez eux ». Ce raisonnement comporte à mon sens deux erreurs fondamentales.

 

La première consiste à opposer les Belges ou les Français dits « de souche » aux immigrés de culture arabo-musulmane, négligeant un fait essentiel : les musulmans dont nous parlons, que leurs revendications nous plaisent ou non, sont autant chez eux que nous. Ils sont nés ici, tout comme leurs parents souvent. Ce sont des citoyens belges ou français à part entière, qui ont autant que nous le droit de prendre part au débat politique. Et parmi eux figurent des Belges ou Français « de souche » convertis à l’islam, dont le discours est parfois au moins aussi inquiétant que celui de certains de leurs coreligionnaires « allochtones »[1]. Cela ne signifie pas que leurs revendications soient légitimes ; mais elles ne peuvent être considérées comme illégitimes qu’en fonction de principes politiques, et non sur base d’une assignation à une sorte de citoyenneté conditionnelle ou à deux vitesses. Cela ne signifie pas non plus qu’il faille s’interdire de se poser la question de savoir ce que ces partisans d’un islam rigoriste trouvent de positif à la vie dans une démocratie occidentale, ni même de penser qu’ils seraient sans doute plus en accord avec le monde dans lequel ils vivent s’ils choisissaient d’émigrer en Arabie Saoudite ou en Iran. Et entendre une femme sous burqa vanter les vertus de l’Arabie saoudite, et son mari celles de la lapidation, fait froid dans le dos. Il n’empêche : elle est notre concitoyenne de plein droit, comme les électeurs de Le Pen ou les nostalgiques de Pétain ou de Degrelle, et le débat démocratique avec elle ne peut faire l’économie de cela.

 

La seconde consiste à justifier la nécessité de l’acceptation par tous de certains principes par le fait que « ici, c’est comme ça ». Piètre argument, qui, s’il avait été suivi au cours des millénaires passés, aurait rendue caduque toute velléité de progrès ou de rupture avec une quelconque tradition. Tout le contraire, en somme, des valeurs des Lumières, dont l’audace et la force subversive ont manifestement échappé à Eric Zemmour.

Pour le dire autrement, si les revendications d’un certain islam sont inacceptables, ce n’est pas, cela ne peut pas être parce que l’islam ne fait pas partie de notre culture. Toute culture peut et doit s’enrichir des apports extérieurs, et se recroqueviller dans une vision figée de la culture est le plus sûr moyen de la tuer.

Non, si certaines revendications islamiques sont inacceptables, c’est parce qu’elles sont en contradiction avec certains principes fondamentaux, notamment ceux énumérés dans la Déclaration universelles des droits de l’homme. Déclaration universelle précisément en ce qu’elle ne prétendait pas définir l’esprit français ou la grande tradition gauloise, mais les droits fondamentaux de tout être humain, partout dans le monde, quels que soient son sexe, sa naissance, son origine nationale, sa religion. Ce qui signifie également que les droits reconnus aux individus ne peuvent être fonction de leurs convictions religieuses particulières.

 

À ces deux dérives qui, si elles paraissent aller dans le sens du combat laïque, le déforcent en réalité, il faut en ajouter une troisième, bien présente sur le site français Riposte Laïque, lequel se plaît à entretenir la confusion entre islam et islamisme, quand il ne prétend pas que ceux qui font le distinguo se piquent de bons sentiments, d’angélisme, voire de complaisance envers l’ennemi.

Or, s’il est un fait que l’islam est dans une phase préoccupante de radicalisation, prétendre que l’islam serait par essence contraire à la démocratie, animé de prétentions politiques ou, de manière générale, incapable de pratiquer son aggiornamento, c’est le plus sûr moyen de radicaliser les uns et les autres : les musulmans, à qui, comble de l’ironie, des « laïques » eux-mêmes iraient dire que le seul islam possible est un islam fondamentaliste et archaïque ; et les non-musulmans, qui ne pourraient en conclure qu’une chose : l’incompatibilité principielle de l’islam avec la république.

 

Au rebours de cette vision dangereuse, les laïques ont le devoir de soutenir sans arrière pensée leurs concitoyens musulmans qui refusent les discours de l’islamisme. Même, et surtout, s’ils sont peu nombreux, peu visibles, et encore moins entendus. Qu’avons-nous à gagner à dire à ceux-là que leur religion n’est pas ce qu’ils croient qu’elle est ? Espérons-nous les convertir à l’athéisme ?

Soyons sérieux : ce qui importe réellement, ce ne sont pas les convictions religieuses de nos concitoyens ; c’est la place que ces convictions prétendent occuper dans les affaires politiques. C’est cela, la laïcité, dont le nationalisme, le racisme et l’hostilité à l’islam en tant que tel nous éloignent aussi sûrement que le relativisme culturel, le culte de l’idylle multiculturelle et l’islamophilie béate.

 


[1] Il faut voir, à cet égard, le reportage français consacré à deux jeunes femmes françaises ayant choisi de vivre sous la burqa : http://videos.tf1.fr/sept-a-huit/une-vie-sous-la-burqa-4807060.html. L’une d’elles est parfaitement « gauloise », et convertie à l’islam.

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