« Derrière le voile se cache une dangereuse restriction des rôles de chacun »

Publié le par Nadia Geerts

Interview parue dans Le Soir le 28 septembre 2006

A bout portant
Nadia Geerts, Philosophe, professeur de morale, auteur de « L'école à l'épreuve du voile ». Ed. Labor

 Hugues Dorzée


Dans votre livre « L'école à l'épreuve du voile », mi-pamphlet mi-manifeste, vous plaidez pour une interdiction totale du foulard dans les établissements scolaires. Pourquoi ?


La situation actuelle est intenable. Je vois beaucoup d'apathie, de malhonnêteté voir de lâcheté dans le chef du monde associatif et d'une certaine classe politique (la gauche « bien pensante » en tête !). En Belgique, on a décidé de ne pas décider. On laisse les directions d'école se dépatouiller avec les problèmes. On accepte de voir fleurir des écoles « foulard admis » et d'autres pas. Morale de l'histoire : ce critère devient un critère en soi, bien avant le projet pédagogique, la réputation de l'établissement, les perspectives de débouchés. C'est malsain et intenable.

Que le voile soit ou non un prescrit coranique, c'est à la société civile de déterminer, en toute indépendance, de savoir si cette pratique est compatible avec les règles du vivre-ensemble.

Quelle que soit la signification que l'on donne au voile (acte de foi, expression d'un engagement, habitude culturelle, simple accessoire esthétique...), vous dites : soit son interdiction à l'école doit s'imposer « absolument », soit elle ne doit pas poser de problème. Pourquoi ?

Je pense que l'on doit se garder de toute interprétation au cas par cas. Qu'il est temps d'établir des règles claires, communes, harmonisées. Que l'interdit est un fondement essentiel de toute société humaine. Que l'on arrête de craindre cet interdit comme d'autres sociétés humaines craignent la tendresse, le déshonneur ou les microbes !

Pour vous, le port du voile est incompatible avec les missions de l'école publique - émanciper, inculquer des valeurs universelles, transmettre un regard critique... Vous attaquez de front les trois symboliques du voile : le rapport à la féminité, à Dieu et à la culture.

Le voile, contrairement à d'autres signes d'appartenance religieuse, ne vise que la femme. Il tend à nier la féminité. Il est porteur d'un message explicitement sexuel : qu'elle soit ou non mariée, celle qui le porte se garde pour son (futur) époux. Ce n'est pas un jugement de valeur, c'est un constat. L'école n'est pas un espace public comme un autre. Ça n'est pas la rue, le hall de gare ou le square ! C'est à l'école qu'on apprend la mixité, l'égalité des sexes, le respect de la différence, etc. Derrière le voile se cache une dangereuse restriction des rôles et des prérogatives de chacun. Aux hommes les pulsions incontrôlées ; aux femmes de devoir s'y soustraire en reléguant leurs attraits au placard.

Votre esprit mécréant vous fait dire « que Dieu, s'il existe, n'a nul besoin qu'une jeune fille se dissimule la tête pour savoir qu'elle appartient à son fan-club ». Pourquoi ?

Je n'ai pas de problème avec la jeune musulmane qui veut afficher sa foi, mais qu'elle le fasse en dehors de l'enceinte scolaire. A l'école, on forme des citoyens et des citoyennes libres, émancipés. Les appartenances identitaires sont secondaires. On tend au maximum vers l'universalité. Ce qui implique qu'il faille laisser ses particularités au « vestiaire » pour laisser place à des valeurs communes. Cela dépasse de loin la question du voile.

Vous vous insurgez contre ceux qui voient dans l'interdit du voile une forme de racisme. Vous dénoncez les amalgames « pernicieux et culpabilisants » qui faussent totalement le débat.

Oui, j'y vois une grossière erreur ou une malhonnêteté intellectuelle. On peut être parfaitement démocrate et s'opposer à l'intrusion du religieux dans l'école publique. Comme on peut être opposé au fondamentalisme islamique sans être forcément taxé d'islamophobe ou de raciste ! Comme on peut être opposé à la politique menée par Ariel Sharon sans être pour autant antisémite ! Qu'on m'accuse d'anticléricalisme, à la limite. Je suis partisane de reléguer la foi dans la sphère privée et je refuse le pouvoir politique de la religion. Mais crier à la xénophobie, ça c'est malhonnête !

Par-delà la question du voile, vous plaidez pour « l'édification de sociétés laïques ». « Il est temps, écrivez-vous, que nos sociétés se libèrent de leur complexe vis-à-vis du religieux, et qu'elles le considèrent enfin comme ce qu'il n'aurait jamais dû cesser d'être : un simple ensemble de coutumes et de croyances, qu'il n'y a pas lieu de fétichiser. » Face à la recrudescence des phénomènes religieux, vous préconisez « non pas une animosité combative et revancharde, mais une saine indifférence ».

L'actualité est là : l'affaire des caricatures de Mahomet, le récent discours de Benoît VXI, les velléités des chrétiens intégristes... Il faut préserver le droit au blasphème. Préserver la liberté d'expression. Rappeler que la société multiculturelle, ça n'est pas des individus juxtaposés, des écoles-ghettos, le repli identitaire, mais le brassage, le métissage, le partage de valeurs universelles, etc. Reléguer la religion dans la sphère privée. Réaffirmer que la démocratie n'est pas une égale et infinie bienveillance pour tous. Proclamer que les droits de l'homme, cela n'est pas (re)négociable.

Publié dans Société