La laïcité de l'Etat, c'est pour quand ?

Publié le par Nadia Geerts

Article publié dans le Journal du Mardi du 10 octobre 2006.

 

 

Ces dernières années, la question du port du voile dans les écoles publiques a contraint la République à redéfinir le concept de laïcité de l’Etat, ciment de la République française, et a débouché sur l’adoption, en 2004, d’une loi d’interdiction.

 

En Belgique, si le débat existe lui aussi, il ne bénéficie pas d’un cadre aussi structurant que l’attachement de principe à la laïcité, puisque nous avons préféré à cette dernière la neutralité, qui permet la coexistence, sur un pied d’égalité, de six religions reconnues et du mouvement laïque, lequel fait ainsi figure de septième culte bien plus que de cadre général.

 

Cependant, la revendication du port du voile à l’école – et, tout récemment, les débats nés de l’interdiction du port de tout signe d’appartenance religieuse, philosophique ou politique pour les assesseurs aux élections communales du 8 octobre – nous impose d’urgence une réflexion sur la manière dont le vivre-ensemble, dans une société de plus en plus multiculturelle et multi-religieuse, a le plus de chances d’être réalisé sans trop de heurts.

 

 

Un prérequis essentiel : la privatisation de la foi

 

Et la privatisation de la foi et de ses manifestations les plus ostensibles me paraît à cet égard un prérequis essentiel. Car c’est précisément là le sens de la laïcité : loin d’être un mouvement regroupant des athées voulant imposer leur mécréance au monde, la laïcité est au contraire ce qui permet à chacun de vivre librement sa foi ou son athéisme – étant assuré que l’Etat ne privilégie aucun culte -, mais dans la sphère privée, c’est-à-dire en renonçant à toute prétention d’immixtion de la religion dans les affaires de l’Etat.

 

En ce sens, il me paraît particulièrement malsain d’autoriser le voile à l’école, et particulièrement au sein de l’école officielle. Celle-ci, en effet, n’a pas à tenir compte des sensibilités religieuses des uns et des autres. Non qu’elle les méprise, mais elle n’a pas pour vocation de prendre en considération les obligations, interdits et coutumes véhiculés par chacune des religions reconnues, sous peine de devoir bientôt faire droit à des revendications de plus en plus nombreuses, variées et incompatibles non seulement entre elles, mais aussi avec la mission de l’école, qui est d’instruire, donc de « libérer l’homme des préjugés et des fausses certitudes » selon le mot de J.-M. Ducomte.

 

Qui plus est, le voile, quoi qu’on en dise parfois, peut difficilement être détaché de toute considération relative à  la place de la femme et, plus généralement, à la sexualité. Le voile, en effet, ne s’impose qu’aux femmes, et en principe aux femmes nubiles. Difficile, dès lors, de ne pas y voir une obligation pour la femme d’indiquer à tous sa non-disponibilité, son caractère de femme mariée ou à marier, mais certainement pas à séduire. Aux hommes, dès lors, le rôle de prédateurs sexuels, qui sont fondés à considérer les femmes comme étant à coup sûr des « putes » dès lors qu’elles n’indiquent pas sans doute possible qu’elles font partie du camp des vertueuses ou des « soumises ». Et aux femmes la responsabilité de se garder de leurs assauts ou d’avoir à les subir, bon gré mal gré et en n’ayant à s’en prendre qu’à elles-mêmes, dès lors qu’elles n’auraient pas accepté d’arborer le signe distinctif qui permet de les distinguer des filles de peu de vertu.

 

Ces codes sociaux rétrogrades et humiliants, tant pour l’homme que pour la femme d’ailleurs, ne peuvent être acceptés dans une société comme la nôtre, qui se libère à peine du double fléau du machisme et du cléricalisme.

 

Qui plus est, s’agissant de l’école, il est essentiel d’y faire prévaloir la mixité. Cela signifie non seulement que garçons et filles doivent pouvoir s’instruire ensemble, sans que des préjugés sexistes entravent l’émancipation des unes, mais encore que les garçons et, de manière générale, les hommes, n’ont pas à y être perçus comme de dangereux prédateurs dont il convient de se garder en affichant son indisponibilité sexuelle.

 

 

Un principe essentiel : la territorialité

 

L’école, en effet, n’est pas la rue. Le droit proclamé par la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme de manifester sa religion tant en public qu’en privé ne signifie donc pas qu’il faille autoriser les manifestations d’appartenance religieuse à l’école, puisqu’à l’école on n’est pas « en public » ni « en privé », mais dans l’espace public, expression qui désigne les structures de l’Etat.

 

Pas plus que l’école n’est assimilable à la rue ou à un hall de gare, elle n’est assimilable à une église, une mosquée ou un temple – si ce n’est un temple du savoir… Il n’est donc pas absurde de rappeler qu’à l’école prévalent des règles spécifiques, qui ne peuvent être dictées par les préceptes religieux quels qu’ils soient, et que ces règles sont édictées par le chef d’établissement, et non par les parents, l’imam ou les élèves eux-mêmes.

 

De tous temps, les écoles ont édicté des règles en rapport avec la tenue vestimentaire des élèves. Certaines écoles, aujourd’hui encore, sont perçues comme très « cool » sur ce point, alors que d’autres étonnent ou exaspèrent par leur rigidité, interdisant des pièces de vêtement aussi courantes que le jeans ou le survêtement de sport, des accessoires aussi « tendance » que le piercing ou le tatouage. Dira-t-on un jour aux malheureux élèves ainsi brimés dans l’expression de leur singularité adolescente que leur tenue est refusée car trop excentrique, trop peu compatible avec ce qu’ils sont sensés venir chercher à l’école, tandis que leurs condisciples arboreront leur voile sans problème ? Si ne suis certes pas une inconditionnelle du piercing ni des cheveux teints en vert, je reste persuadée que ces marqueurs-là sont infiniment moins problématiques, plus compatibles avec l’intégration future des jeunes dans la société et particulièrement dans le monde professionnel, que le port du voile.

 

 

Face au phénomène religieux : une saine indifférence, et rien de plus

 

Mais le voile a hélas pour lui d’être religieux, ce qui suscite chez nombre de progressistes des scrupules singulièrement paralysants. La religion est comme une très vieille dame : si on n’écoute plus beaucoup ses radotages, on n’en en pas moins conservé l’impression qu’on lui doit le respect et on hésite à lui dire de but en blanc qu’elle ferait mieux de rentrer chez elle soigner son arthrose mentale.

 

Ce qu’il s’agit dès lors de développer de toute urgence, face à la résurgence du phénomène religieux dans ses formes les plus rétrogrades et liberticides – déferlante de violences suite aux caricatures de Mahomet ou au récent discours de Benoît XVI, mais aussi introduction du créationnisme à côté du darwinisme dans l’enseignement aux Etats-Unis, revendication de l’introduction de la viande hallal dans certaines écoles bruxelloises ou de création de plages horaires non-mixtes dans les piscines en France, etc. – ce n’est rien d’autre que la saine indifférence de celui qui sait que toute cette agitation ne le concerne en rien, et si nécessaire la plus grande fermeté face aux débordements de violence suscités par le moindre propos jugé blasphématoire, et ce au nom du fait que si le respect des personnes est essentiel, celui des idées mène à l’absence de débat et au terrorisme intellectuel.

 

Concevrait-on en effet que des laïques assassinent une religieuse suite à des propos peu amènes proférés par le pape ? Evidemment non : il arrive au pape, à tous les papes, de dire des énormités, et celles-ci ne valent pas plus qu’un haussement d’épaules.

 

Serait-ce trop demander aux religieux de tout poil que d’intégrer à leur tour que leur foi n’intéresse que leurs coreligionnaires, que l’Etat n’est pas un gardien de la foi, et aux représentants de cet Etat de le leur rappeler, sans agressivité mais sans circonvolutions embarrassées, lorsque le besoin s’en fait sentir ?

 

 

Nadia Geerts
Auteur de « L’école à l’épreuve du voile », Labor, Quartier Libre, 2006. Préface de Sam Touzani.    

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