A propos du port du foulard sacralisé (1) à l'école

Publié le par Nadia Geerts

Par l'équipe de gestion du Centre culturel arabe

Il fallait s'en douter: si la publication de mon livre "L'école à l'épreuve du voile" me vaut régulièrement les compliments de ceux qui estiment qu'il était grand temps de quitter le consensualisme mou dans lequel s'enferment trop souvent les tenants de la tolérance à tout prix (on ne peut rien interdire, sous peine de passer pour intolérant) il me vaut également des accusations d'occidentalocentrisme, de racisme larvé, voire de fascisme ! Un comble pour moi, dont le combat antifasciste me valait régulièrement les bordées d'injures de sympathisants de l'extrême droite, lesquels me tenaient pour une dangereuse gauchiste aveuglée par une xénophilie maladive...

C'est pourquoi il m'a semblé utile de publier ici un texte dont je me suis servie lors de la rédaction de mon livre. L'article émane de l'équipe de gestion du Centre Culturel Arabe. Il a été diffusé sous forme de communiqué de presse en janvier 2004. Il témoigne à tout le moins de ce que, pas plus que l'islam n'implique l'islamisme, l'"arabité" n'entraîne le refus principiel des valeurs fondatrices de nos sociétés démocratiques modernes.

"C'est de façon très récente, s'appuyant sur la séparation de l'Eglise et de l'Etat, que l'Occident, majoritairement chrétien, inventeur du contrôle des naissances et travaillé par des mouvements philosophiques de gauche, considère enfin qu'hommes et femmes sont égaux. Le monde chrétien profite de l'évolution, et même les diasporas juives en Occident en prennent bénéfice. Ce n'est pas le cas, dans les pays du tiers-monde, de ceux qui possèdent une majorité musulmane ou s'affichent comme "royaumes" ou "républiques" musulmans (africains, asiatiques, moyen-orientaux, européens de l'Est), considérés comme "terre d'Islam". Jamais, et depuis le début, et considérant les différentes lectures du Coran, la masse des croyants n'a porté aux femmes le respect auquel philosophes, grands mystiques, poètes et poétesses, scientifiques arabes pensaient qu'elles avaient droit. Ce ne furent que de courageuses résistances, le plus souvent isolées, qui permirent de garder une levure culturelle et des noms de femmes dans ces lieux bénis(2)... Au regard de notre temps, l'Islam, à quelques exceptions près, est parmi les principaux facteurs de la régression sociale dans les sociétés et chez les peuples qui le portent. Il est vain de séparer un texte affirmé idéal et des pratiques quotidiennes malheureuses. Une religion faite par les hommes est portée par ceux qui s'en réclament. Aucun "parti" islamique n'est en mesure de redresser la situation dramatique des populations en souffrance et, malgré des efforts continus de l'intérieur, tels certains mouvements citoyens ou partis communistes, nous ne voyons venir aucun grand mouvement faisant, un temps, une presque unanimité populaire qui, à l'instar de ce qui s'est passé en Occident, puisse réveiller les gens. Dans ce drame, une mentalité rageuse de vaincus lance un défi au monde moderne : entendons ici par "monde moderne" le monde de ceux qui adhèrent à la séparation de la religion et de la loi civique. De l'horreur des attentats dans les pays s'affichant musulmans au velours de la propagande dans les amphithéâtres et salons de télévision occidentaux, il s'agit d'une guerre. Du côté islamique, c'est proclamé sans états d'âme. Des femmes qui refusent de se considérer juridiquement comme "la moitié d'un homme" se demandent à quoi on joue en Belgique. Considérant plus spécifiquement que les petites filles ne doivent pas faire les frais des délires des adultes dans l'état de leurs complexes, de leurs revendications de pouvoir et de leur mal vivre sexuel, considérant que l'école publique n'est pas un lieu d'affrontement politique ni de rivalités d'influences, le Centre Culturel Arabe prend aujourd'hui la responsabilité d'émettre un avis sur le port du foulard sacralisé "islamique", (et non musulman, suivant certaines lectures plus poussées) à l'école. De ce point de vue, qui est donc, de fait, arabe, laïque et de libre-pensée, nous notons que :
- L'école est le lieu où l'on devient citoyen, le lieu des apprentissages en société. Comment peut-on pousser la démagogie jusqu'à prétendre que ce sont les enfants elles-mêmes qui seraient capables de juger ce qui est "démocratique" ou pas ? A quel âge veut-on avancer la majorité civique ? 16 ans ? 14 ans ? 12 ans ? N'ira-t-on pas, de démission en démission, jusqu'à leur confier le soin d'établir leur programme scolaire toutes seules ? Nous devons lutter pour le développement d'une école la plus objective possible, stable et rassurante, où les limites soient clairement énoncées comme règle du jeu en société. Car en poussant la logique du raisonnement dit, faussement, "démocratique", pourquoi ne laisserait-on pas des gamines venir en cours en bas à filet et porte-jarretelles visibles ? Ou, plus sainement, pourquoi interdirait-on la pratique naturiste en classe ? Des jeunes filles d'éducation naturiste pourraient revendiquer, à raison, que c'est leur liberté d'être nues et que la démocratie l'exige ! Les filles en foulards sont-elles prêtes à les admettre ?
Nous nous élevons surtout contre tout ce qui signale une petite fille ou même une adolescente comme femme désirable : tenues vestimentaires indécentes et provocatrices, bijoux voyants, foulard sacralisé, "piercings" et tout ce qui tend à mettre l'accent sur les attraits dits "sexuels" de jeunes filles mineures, qui ne sont ni des choses, ni des poupées, ni des signes de ralliement pour partis politiques, ni des femmes majeures libres de leurs convictions(3). Les jeunes filles, petites ou grandes, sont à l'école pour s'instruire. Ce qu'elles font à l'extérieur de l'école est sous la responsabilité parentale.
Une simple tenue serait souhaitable, confortable et pratique pour se protéger du froid ou du soleil, un revêtement du corps pour l'hygiène, quelque chose de propre pour éviter le contact et la promiscuité : toutes les fantaisies peuvent s'exprimer mais, de grâce, ne faisons d'aucune d'elles une obligation ! Certains ont évoqué l'uniforme : qu'il soit gai alors, et pas trop uniforme ! Le tablier n'était pas une mauvaise chose : il effaçait les différences sociales et les signes particuliers. Lorsque des gamines et des gamins sont tellement intoxiqués par la publicité des "trusts" qu'ils refusent d'aller à l'école sans tel ou tel vêtement ou accessoire "à la mode", lorsque les parents en sourient et cèdent, lorsque des filles veulent afficher les marques distinctives de leur religion, lorsque les parents les y encouragent, les y obligent ou abdiquent, lorsque les enseignants intègrent la pratique, il y a de quoi s'inquiéter vraiment...
- Quelle injustice que de mettre ces jeunes filles qui portent le foulard en tort ! La société où nous vivons s'est gargarisée de contentement en ce qui concerne le sort des nouveaux Belges. On a crié bien haut et bien fort "qu'ils avaient leur culture" ; on se rend compte aujourd'hui qu'ils ont été abandonnés, méprisés et que, faute d'éléments culturels comme repères, certains se replient vers un obscurantisme dévastateur. Ce n'est pas avec les filles qu'il faut agir : c'est avec les pères ! C'est avec les mères ! C'est avec les grands frères et les grandes sœurs ! Il faut trouver comment leur accorder une vraie place dans ce pays. Quels moyens d'éducation a-t-on mis en place pour eux ? Si certains d'entre eux vont jusqu'à refuser de parler de leur enfant avec l'institutrice "parce qu'elle est une femme", et que le chef d'établissement (paternaliste, raciste ou voulant la paix) joue le jeu en recevant le père qui veut parler "d'homme à homme" en privant l'institutrice de sa responsabilité, à qui la faute ? Alors que les parents retrouvent toute leur autorité pour se mêler de la vie privée de leurs enfants adultes, certains pères ne seraient pas en mesure de conseiller à leur fille en enfance ou adolescence, une tenue modeste, sans foulard ni arrogance ?
- Il est intolérable qu'on désigne des enfants et des adolescentes, à l'école publique, dans leur différence, avec ostentation. Car il est nécessaire, pour que l'enfant intègre cette pratique du petit foulard sacralisé, de lui expliquer que son groupe possède une vérité que les autres ne possèdent pas, de lui enfoncer l'inexplicable angoisse du jugement dernier, du "peuple élu de Dieu" dans la tête. Donc, en conséquence, de la livrer à une réflexion de ségrégation, de mépris ou de pitié concernant ses camarades non-couvertes et de la faire entrer dans un système discriminatoire dont elle peut, éventuellement et en toute logique, être, à son tour, la victime.
- Les notions de "meilleure des nations", "sang propre", "héritiers de la vérité" réveillent instantanément de lourds et douloureux souvenirs concernant les mouvements fascistes du XXe siècle. Nos filles sont embrigadées à leur insu.
- Si ce morceau d'étoffe qui cache les cheveux marque une "vertu" particulière, c'est laisser clairement entendre que les filles qui s'en abstiennent sont inférieures et de mauvaise conduite. Ce n'est pas convenable dans un monde où la cohabitation entre gens différents est nécessaire. C'est d'autant plus nuisible que cette pièce d'étoffe sert aux fillettes, jeunes filles et jeunes femmes mineures concernées, de certificat de bonne conduite, ce qui les amène trop souvent à avoir une tenue d'une vulgarité choquante : on les attife, on les cache comme si tout en elles était érotique, comme s'il fallait dissimuler les marques d'un "pouvoir sur la conduite d'autrui", elles intègrent la leçon et beaucoup trop d'entre elles se laissent aller à des comportements sans pudeur. A qui la faute ?
- Une culpabilisation, due au manque de culture, à l'ignorance, fait que la pratique se propage, si ce n'est physiquement, au moins moralement : les gens admettant de plus en plus nombreux que cette pratique est respectable même si, dans l'immédiat, ils ne s'y conforment pas. Et des Belges de pratique laïque reconnaissent également cela comme respectable (ou du moins comme un élément d'une fatalité incontournable !) !
- Nous ne pensons pas, par expérience et immersion dans les milieux qui utilisent le foulard, qu'il s'agisse d'une liberté, en connaissance de cause et conscience éclairée, de la part des petites ayant subi, depuis l'enfance tendre, un lavage de cerveau (pas toujours familial, c'est important de le noter) : l'aliénation ne porte son nom que parce que c'est la personne dominée elle-même qui proclame le bien-fondé de son humiliation. Qu'une enfant porte en évidence les signes d'une féminité qui cause les querelles masculines, qui porte la marque de l'impureté de ses périodes de menstrues et de la faiblesse maudite de son sexe en public, cela ne peut pas être constructif. C'est également un manque de respect et de confiance vis-à-vis des garçons pubères et des hommes que l'on considère "en rut" permanent de la façon la plus triviale et livrés à la fatalité d'une sexualité sans choix ni conscience. Une fille recouverte est considérée implicitement dans les milieux religieux comme une fille sexuellement désirable (nubile ou pas). Il est scandaleux d'intégrer cette pratique qui revient à reconnaître comme normaux, des fantasmes, voire des pratiques pédophiles en faisant porter à des petites filles et à des jeunes filles n'ayant pas atteint la majorité civique qui les fera disposer juridiquement d'elles-mêmes, un signe autorisant un désir sexuel adulte. Le foulard sacralisé en est un, et c'est aussi le signe d'une inégalité juridique et citoyenne (qui n'est pas appliquée en Belgique mais qui est souhaitée, le "foulard" étant une marque claire de ce souhait)(4) entre le garçon et la fille qui vont devenir homme et femme.
- Enfin, la mise en "tabou" du corps humain, la focalisation (psychologiquement révélatrice) de la "honte" sur la tête, nous apparaissent comme dangereuses au niveau du développement intrinsèque de la personne durant l'enfance. Pourquoi inculquer ce réflexe de honte d'être des filles à de futures citoyennes ? Quelle éducation voulons-nous pour nos enfants ? Se couvrir ne tire pas à conséquence, ne pas pouvoir se découvrir est pernicieux et trouble.
- Les femmes de cinquante ans et plus qui ont connu le temps des indépendances dans les pays arabes et qui se sont battues pour la dignité féminine, sont désolées d'avoir sacrifié leur jeunesse pour une régression aussi scandaleuse. Le parcours de la pensée, tant dans le monde arabe qu'en Occident et ailleurs, fait que certaines naïvetés deviennent criminelles. Comment des filles qui deviendront des femmes qui vont voter peuvent-elles intégrer dans la marge la marque explicite d'une idéale incapacité juridique et l'acquiescement à un pouvoir de témoignage et de responsabilité civique qui serait la moitié de celle de l'élément mâle ? Nous sommes au XXIe siècle, nous ne voulons plus de l'inégalité civique réclamée par les islamistes, ni de ses signes discriminatoires.
- En fonctionnant sur l'urgence (ne pas priver quelques éléments de la fréquentation de l'école si elles s'entêtent…), nous organisons les difficultés à venir et nous serons tous coupables, tous complices aux yeux de l'Histoire, les uns par conviction, les autres par confusion, d'autres encore par vil intérêt, les derniers par lâcheté.
En conclusion, l'équipe du Centre Culturel Arabe se déclare fermement contre le port, à l'école, du "foulard sacralisé"(5). Nous pensons qu'il appartient aux familles en tout premier lieu de ramener les enfants à une conception plus saine de leur corps et de les soustraire à toute forme de propagande.
Nous souhaitons voir les pouvoirs belges légiférer (c'est à dire établir un cadre pour donner de la force aux règlements intérieurs des établissements scolaires) sur le respect dû à l'enfance et à la jeunesse et, en conséquence, sur l'éducation prodiguée à l'école. Du foulard sacralisé aux chaussures américaines obligées, aux drapeaux peints sur les vêtements, en passant par tout ce qui s'impose comme modes débiles portant atteinte à la pratique de la libre-pensée et de l'instruction délivrée en ce sens à l'école publique, nous souhaitons voir les "tabous"(6) disparaître qu'il s'agisse d'une marque commerciale, d'un objet de superstition collectif ou d'un "marquage" idéologique signalé. La protection des mineurs d'âge passe avant les valses électorales, avant le frileux, méprisant et paternaliste repli qui augure des déflagrations sociales et racistes à venir."
Au nom de l'équipe de gestion du CCA.
 

(1) Par "foulard sacralisé", nous entendons bien une étoffe portant une signification religieuse d'interdit de l'exhibition du cheveu ou du crâne, de la nuque et du cou, et non le drapé, utile pour lutter contre le froid, le soleil ou l'étoffe nouée pour retenir la chevelure le temps d'une tâche ou portée pour se faire belle et que l'on noue et dénoue au gré de la fantaisie des jours.
(2) Il est intéressant de noter que les chroniqueurs musulmans mentionnent des femmes libres. Ainsi la nièce de Aïcha, l'épouse du prophète Mohamed, ainsi l'arrière-petite-fille de Fatima, la fille de ce prophète, femmes tenant salons littéraires et ne portant aucun voile, ainsi les poétesses au cours du temps, de Bagdad à Cordoue.
(3) Rappelons-le encore : notre propos concerne la tenue à l'école et seulement cela. Pour ce qui est des femmes majeures, nous leur proposons de lire notre étude du mois de septembre 2003 afin de les aider à réfléchir, au vu de l'histoire et de tous les éléments en notre possession, le pourquoi de leur engagement. Nous ne sommes jamais assez instruits, donc jamais aussi libres de nos actes que nous le voudrions ; en ce sens nous espérons, en ce peu de chose, être utiles à nos réflexions respectives.
(4) Il est en effet facile et quelque peu "triché" de porter comme un drapeau un vœu de juridiction contraignante pour les femmes lorsqu'on bénéficie de la juridiction laïque d'un pays européen. Ce foulard devient alors un peu folklorique.
(5) Dans le Bulletin dernier (septembre 2003), nous avons étudié le phénomène du voile et du foulard dans l'histoire. Une étude n'est pas une position, c'est un ensemble d'éléments pour comprendre le pourquoi des choses. Nous recommandons à ceux qui ne l'auraient pas lu de se procurer la copie au CCA, car la complexité des raisons personnelles et collectives, conscientes et inconscientes qui amène à se couvrir la tête est une forêt vierge dans laquelle nous avons taillé quelques pistes. Aujourd'hui, notre démarche est différente : il s'agit d'une position en fonction d'une conscience, au présent et ici.
(6) Entendons par "tabous" ce qu'il serait "impossible" de remettre en question ou de désapprouver parce que la mode, la propagande ou la publicité auraient force de loi pour la collectivité.

Publié dans Laïcité - religions