Plaisir et droits des femmes dans la société occidentale actuelle

Publié le par Nadia Geerts

 

Ceci est le texte de mon intervention lors du colloque des 19 et 20 décembre sur le thème "Le plaisir ? Une question politique !", organisé par la Fédération laïque des centres de planning familial (www.planningfamilial.net).

 

"Les plus grands progrès accomplis ces dernières années l'ont tous été grâce à l'audacieuse déconstruction du concept de nature" (Elisabeth Badinter)

 

 

 

Ma première réaction, lorsque Carole Grandjean m’a proposé de remplacer Françoise Collin à cette tribune, a été l’enthousiasme.

Pourtant, au fur et à mesure que les jours passaient, l’enthousiasme a fait place à la perplexité. En effet, il me semble que la principale conquête de la société occidentale actuelle est précisément d’avoir fait du plaisir une question essentiellement privée, de l’avoir sortie du champ du politique donc.

Autrement dit, les menaces qui pèsent sur le plaisir et les droits des femmes aujourd’hui me paraissent venir d’un ailleurs temporel ou spatial : du passé ou d’ailleurs.

 

 La réflexion que je vais vous livrer sera donc celle, très modeste, d’une femme qui se définit davantage comme féministe que comme femme et davantage comme humaniste que comme féministe.
En effet, je suis femme, et après ?
Je n'en tire aucune gloire, aucune honte non plus d'ailleurs. Car qu'y puis-je, et que sait-on de moi une fois qu'on a dit ça ? En quoi mes caractéristiques biologiques, anatomiques ou génétiques apprennent-elles aux autres quelque chose d’essentiel me concernant ?
C’est pourquoi je suis plus féministe que femme, et plus humaniste que féministe : car le combat féministe me semble devoir être celui de tout homme de bonne volonté, de tout honnête homme, quel que soit son sexe d’ailleurs. C’est un féminisme universaliste, qui, part de la commune appartenance des hommes et des femmes au genre humain et condamne l’enfermement des femmes dans une pseudo « nature » féminine.
Tel est le propos originel du féminisme : libérer la femme du joug de son appartenance au sexe féminin pour lui permettre d’accéder au stade d’être humain « libre et égal en dignité et en droit » à ses congénères masculins. Une évidence, me semble-t-il, du moins pour les esprits éclairés, qui ont compris que le biologique ne dit rien, ou si peu, de l’humain.
Cette exigence d’égalité en dignité et en droit entre hommes et femmes me paraît aujourd’hui pleinement rencontrée dans nos régions, à tout le moins d’un point de vue légal.

 

 On ne peut pas en dire autant, peut-être, du point de vue des mentalités. Et ce, même si la morale sexuelle paraît évoluer de plus en plus vers une morale du consentement, où ce dernier est le seul critère de jugement de la licéité d’un rapport sexuel. Et même si l’apparition récente de « sex-toys » et autres gadgets dévolus au plaisir sexuel féminin laisse entrevoir une évolution de la manière dont on perçoit le droit des femmes au plaisir.

 

 J’esquisserai rapidement deux pistes de réflexion à cet égard.
1. Peut-on affirmer que nous, parents, éduquons aujourd’hui nos enfants garçons et filles dans une stricte égalité pour ce qui est du rapport au corps et au plaisir ?
Avons-nous enfin cessé de considérer que nos adolescentes devaient, plus que leurs frères, protéger leur vertu, faire preuve de pudeur, de décence et de retenue ?
Est-il enfin passé, le temps où une fille collectionneuse de conquêtes était une pute… et son équivalent masculin un don juan ?
Accorde-t-on la même valeur à la virginité de nos filles et au pucelage de nos garçons ?
Conscientise-t-on autant nos garçons que nos filles à l’importance de la contraception et de la prévention des MST ?
Ne vit-on pas aujourd’hui encore, en d’autres termes, dans une société qui valorise le plaisir masculin et… la continence féminine, au nom de références archétypales aussi efficaces qu’obsolètes : la maman et la putain, et sous sa forme moderne : la pute et la soumise ?

 

 2. Les dernières années ont vu la résurgence de revendications à caractère culturel ou religieux, au nom desquelles le féminisme universaliste dont je parlais tout à l’heure est battu en brèche : le véritable féminisme, selon ces apôtres du différentialisme, serait celui qui reconnaîtrait aux femmes des caractéristiques propres, une « nature » féminine assortie d’obligations particulières – présentées comme des prérogatives. Or le risque est grand, à brandir des droit collectifs, d’enfermer les femmes dans leur identité sexuelle en leur déniant les droit individuels (à mes yeux non négociables) que le féminisme universaliste leur avait accordé.
Elisabeth Badinter, dans « Fausse route », critique ainsi les mesures prises récemment en France en faveur de la parité. Sous d’évidentes bonnes intentions, ne s’agit-il pas en effet de réactiver une approche différentialiste des hommes et des femmes, figeant les femmes dans une identité biologique qu’elles n’ont pas choisie et qui apparaît pourtant comme prépondérante au regard d’autres critères. En quoi le fait d’être femme est-il plus révélateur d’une approche spécifique que le fait d’être riche, noir, homosexuel ou bouddhiste ?
Concernant le port du voile, Elisabeth Badinter – pour qui les débats autour de cette question, comme ceux autour de la parité, marquent un retour du féminisme différentialiste et donc de la « fausse route » - dit ceci:
« Sous l’événement apparemment anodin du port d’un foulard par les jeunes filles musulmanes se cachait une double transgression, dont l’une a occulté l’autre. En effet, ce n’était pas seulement un défi lancé à la laïcité traditionnelle, c’était aussi l’affirmation de devoirs spécifiques qui incombent à la femme en vertu de sa nature. »

 

 Or, le propos originel du féminisme n’était-il pas précisément de rompre avec une tradition qui conférait des droits et des devoirs spécifiques aux uns et aux autres en vertu de leur nature ? N’y a-t-il pas quelque danger à laisser se développer des idéologies qui, à nouveau, prétendent faire de l’identité sexuelle un élément déterminant ?

Notons que l'extrême droite excelle à utiliser les femmes pour la promotion d'un projet politique qui, sous couvert de valoriser leur féminité, vise à les enfermer dans une conception sclérosée des rôles sexuels. Ligues anti-avortement, anti-homosexualité, promotion de la femme au foyer, autant de combats autour desquels se rassemblent extrémistes de droite et intégristes religieux. L'épidémie de SIDA a elle aussi entraîné une stigmatisation du plaisir, perçu comme un signe de décadence des sociétés modernes. De G. Bush à Jean-Paul II, le maître mot est, aujourd'hui encore: abstinence.

 Pour en venir au plaisir, thème du colloque d’aujourd’hui, il me paraît peu compatible avec la ségrégation des sexes à laquelle risque de nous amener toute politique différentialiste. Ségrégation ? Le mot est un peu fort, me direz-vous. Mais c’est bel et bien le danger qui nous guette, lorsque des revendications motivées par les droits collectifs d’une minorité prennent le pas sur les droit individuels, lesquels sont à mon sens non négociables : port du voile dans l’espace public, piscines à horaires non mixtes, plages réservées aux musulmanes, …

 

 Je m’en voudrais de ne pas citer pour terminer une initiative d’un collège de l’Ohio qui promulgua, au début des années 90, une charte réglementant l’acte sexuel. Désormais, il s’agissait de coucher par écrit toutes les étapes de la rencontre amoureuse, dans une sorte de contrat détaillé établi entre les deux partenaires.
Cet exemple caricatural, quoique bien réel, nous montre une autre dérive du « sexuellement correct ». A force de vouloir préserver les femmes des attaques inopportunes d’hommes considérés comme essentiellement priapiques et pulsionnels – tendance qui est à l’œuvre aussi bien dans ce contrat sexuel que dans la codification des rapports entre hommes et femmes revendiquée notamment par le port du voile – ne risque-t-on pas de voir remise en cause la mixité même ?

 

 Vivre ensemble, hommes et femmes confondus dans un même espace public, comporte en effet toujours un risque. Ce risque n’est pas seulement celui du harcèlement sexuel et de ses diverses déclinaisons. C’est aussi le risque de la séduction, du trouble, de l’émoi… bref : du plaisir.
Il ne faudrait pas que par pruderie, par féminisme revanchard, au nom de la nécessaire protection de la femme, par respect des droits des minorités ou au nom d’un certain relativisme culturel, on en revienne demain à des pratiques ségrégationnistes qui auraient comme corollaire la condamnation du plaisir puisque, comme le chantait déjà merveilleusement Jean Ferrat, « Une femme honnête n’a pas de plaisir ».

 

  Une femme honnête (Jean Ferrat, 1972)

 Vous allez ma fille voguer vers Cythère
Mais j'ai le devoir de vous avertir
Puisqu'il faut parler de choses vulgaires
Evoquant les feux qui vous font frémir
Evoquant les feux qui vous font frémir
Une femme honnête n'a pas de plaisir

Qu'elle soit couchée ou genoux en terre
Point d'égarements en puissants soupirs
En cris émouvants "Ah je vais mourir"
Prise de cent mille ou d'une manière
Prise de cent mille ou d'une manière
Une femme honnête n'a pas de plaisir

Assaillie devant brisée par derrière
Si vous vous sentiez prête à défaillir
Songez à l'enfer songez aux martyrs
C'est en revivant ce qu'ils ont souffert
C'est en revivant ce qu'ils ont souffert
Qu'une femme honnête n'a pas de plaisir

Monsieur le curé le disait naguère
A la frêle enfant en proie au désir
On peut succomber mais ne point faillir
Même en se livrant aux joies solitaires
Même en se livrant aux joies solitaires
Une femme honnête n'a pas de plaisir

Cédant aux folies d'autres partenaires
S'il vous arrivait de vous divertir
En brisant les liens que l'hymen inspire
Sachez qu'au sein même de l'adultère
Sachez qu'au sein même de l'adultère
Une femme honnête n'a pas de plaisir

Et si votre époux glacé de colère
Eperdu d'amour et fou de désir
Vous criait un jour "On dirait ta mère !"
Ce beau compliment devrait vous réjouir
Ce beau compliment devrait vous réjouir
Une femme honnête n'a pas de plaisir

 

  

Publié dans Féminisme