Islam, laïcité, intégration, ...

Publié le par Nadia Geerts

La question de l'intégration est une question complexe. A gauche, le respect de la différence est parfois érigé en un véritable culte. A l'extrême droite, on éructe volontiers le slogan du Vlaams Belang "Aanpassen of terugkeren" (s'adapter ou retourner).

Lors du débat qui suivit ma conférence au CCLJ ce vendredi 19 janvier, une personne de l'assistance mentionna la convocation par le Premier ministre australien John Howard, en avril 2006, de représentants religieux de la communauté musulmane, dont il a exigé une complète allégeance à la constitution australienne laïque. "Take it or leave it", en somme.

Dans un article publié sur le site de l'institut de recherche des médias au Moyen-Orient (1), Youssef Ibrahim défend un point de vue similaire :

"Nous tenons à ce que les étrangers en pays islamiques respectent nos traditions."

 

(...) Quand des étrangers visitent des pays islamiques, ou viennent y travailler et y vivre, nous insistons pour qu'ils respectent nos traditions arabes et islamiques. Nous attendons aussi des travailleurs immigrés dans nos pays qu'ils respectent nos coutumes religieuses, et nous allons parfois jusqu'à demander que leurs femmes se couvrent la tête, s'abstiennent de manger en public pendant le Ramadan, évitent de consommer du porc, de boire du vin, etc. Dans tous les pays islamiques, ceux qui sont accusés de heurter la sensibilité des habitants sont punis, déportés ou incarcérés (…)

Les musulmans ont tout à fait le droit d'imposer les valeurs islamiques à leurs peuples et dans leurs pays, tant qu'ils sont majoritaires. Le problème se pose quand ils ne le sont pas, comme en Amérique, en Europe, en Australie et dans certains pays d'Asie (…) Les musulmans qui émigrent à l'étranger peuvent-ils s'imposer, et imposer aux autres, les lois de la sharia, alors même qu'ils ne représentent qu'une minorité ? Peuvent-ils affronter la culture laïque des sociétés occidentales ou s'opposer à la volonté de ces sociétés de séparer la religion et l'Etat ? (…)

La devise "vivre et laisser vivre" est devenue un problème existentiel (pour les musulmans en pays non-musulmans). Conformément aux valeurs démocratiques actuelles et à d'autres valeurs, la majorité non-musulmane vit dans des systèmes basés sur la séparation de la religion et de l'Etat (…) Puisqu'on ne peut pas raisonnablement (croire que) la situation changera (…), nos frères musulmans à l'étranger doivent adopter les valeurs de ceux qui ont fait le choix de la laïcité.

 

Les musulmans à l'étranger ne doivent pas imaginer qu'ils pourront imposer leurs valeurs - tout comme nous ne permettons pas aux chrétiens qui vivent parmi nous de nous imposer leurs valeurs (…)"

La conclusion de l'auteur, qui engage les musulmans vivant en terre non-islamique à respecter les valeurs laïques, aurait de quoi réjouir, si elle ne se fondait sur une logique qui définit la démocratie comme étant la loi de la majorité, et n'étant que cela. La laïcité de l'Etat, dès lors, est un état de fait que les musulmans ont à accepter et à subir, dès lors qu'ils sont minoritaires, exactement comme les touristes non musulmans sont priés de respecter, ou du moins de ne rien faire qui heurte la sensibilité et les coutumes du pays visité... au risque d'être "punis, déportés ou incarcérés" ! 

Or,  trois remarques s'imposent:

1/ Les musulmans de Belgique sont de moins en moins souvent des immigrés, et encore moins des touristes. Il y a donc quelque chose d'extrêmement dérangeant à continuer à les traiter comme des étrangers et à leur demander de s'adapter à des valeurs "de chez nous" alors que ce "chez nous" nous le partageons avec eux, parfois depuis plusieurs générations. J'irai même plus loin: la citoyenneté implique la capacité de critiquer le fonctionnement, les lois, les structures politiques de son pays. Etre citoyen, c'est être engagé, donc critique. Il faut donc non seulement tolérer, mais encore encourager la remise en question. D'où qu'elle vienne, et sans se réfugier derrière le paravent raciste qui consisterait à faire le tri, parmi nos concitoyens, entre ceux dont les ancêtres étaient "bien de chez nous" et les autres, ceux que Le Pen nommait les "Français de papier".

2/ Néanmoins, cette remise en question ne peut se faire, à mon sens, qu'au nom de valeurs partagées. Que l'on critique la particratie, le système pénitenciaire, la politique d'accueil à l'égard des demandeurs d'asile, le système d'enseignement ou... la monarchie, on le fait au nom de la démocratie, des droits de l'homme, de l'égalité de tous devant la loi, bref d'un socle de valeurs communes. Les problèmes commencent lorsque certains, qu'ils soient d'ailleurs "d'ici" ou "d'ailleurs" récusent ces valeurs. L'extrême droite, les fascistes et les intégristes religieux ont en commun de s'appuyer sur la démocratie, non pour la renforcer, mais pour la détruire. Ces attaques portées à la démocratie, à mon sens, doivent être combattues avec force. Qu'elles proviennent d'athées, de catholiques ou de musulmans; qu'elles soient portées au nom de Dieu, de la Nation ou du respect de la différence. Et au nombre des valeurs fondatrices de nos sociétés modernes, on peut de toute évidence compter la séparation des Eglises et de l'Etat, donc la laïcité politique.

3/ L'auteur semble considérer que l'islam et la laïcité sont antinomiques. J'aurai certainement l'occasion de reparler, à cet égard, du livre "La laïcité au regard du Coran" de Ghaleb BENCHEIKH, dans lequel l'auteur défend la thèse selon laquelle l'islam serait une religion fondamentalement laïque en ce qu'à aucun moment, le prophète n'a dit quoi que ce soit concernant la manière dont devait être gérée la chose publique, renvoyant au contraire les fidèles à leur liberté et à la délibération. Une thèse qui gagnerait à être entendue, urbi et orbi, comme dirait l'autre...

 

(1) http://www.memri.org