Que dit le Livre sacré ?

Publié le par Nadia Geerts

La mécréante que je suis avoue bien volontiers, en guise d'entrée en matière, son déficit d'éducation religieuse, déficit qui ne fut comblé, et encore en bien maigre partie, que par quelques cours d'histoire des religions reçus à l'université et quelques lectures.

Lorsque j'entrepris d'écrire ce qui allait devenir L'école à l'épreuve du voile, j'étais bien déterminée à ne pas me laisser entraîner dans une quelconque discussion théologique sur ce que disait réellement le Coran en matière de voile. Ma position était très claire à ce sujet: ce que dit le Coran ne m'intéresse en rien, pour la simple raison que l'Etat belge, et plus généralement l'Etat laïque (c'est à dire sécularisé, riguoureusement distinct de la religion) n'a pas à se fonder ni même à s'inspirer de ce que disent les textes considérés par certains comme sacrés. Et c'est toujours ma position aujourd'hui: personnellement, je me fiche comme d'une guigne de ce que prescrivent ces textes, qui n'ont pas pour moi plus de valeur qu'Ainsi parlait Zarathoustra, de Nietzsche, que Le Prince de Machiavel, que L'Insoutenable légèreté de l'être de Kundera ou que Le Discours sur la Méthode de Descartes. Et il ne me viendrait pas à l'idée de soutenir que tout se trouve dans aucun de ces livres, pourtant admirables à bien des égards. Comme le dit volontiers Sam Touzani, "A chacun son livre sacré; mais moi, je n'impose à personne la lecture du Kama Sutra".

Pour moi, chercher la réponse à toute question, en ce compris les plus modernes, dans un livre vieux de plus de mille ans, est pour le moins incongru.

Je regardais hier La Controverse de Valladolid, un film de Jean-Daniel Verhaeghe dans lequel le légat du pape (Jean Carmet), le dominicain Bartholomé de Las Casas (Jean-Pierre Marielle) et Ginès de Sepulveda (Jean-Louis Trintignant) cherchent à déterminer si les Indiens du Nouveau Monde ont une âme. Pour ces hommes du seizième siècle, profondément religieux, tout se trouve dans le Livre, et la seule question consiste donc à interpréter correctement celui-ci, mais aussi les signes du monde. Si Sepulveda voit dans la facilité déconcertante avec laquelle les Indiens ont été conquis et exterminés le signe incontestable du soutien de Dieu, La Casas dénonce la cruauté des Espagnols qui, sous prétexte d'apporter le message divin, torturent, asservissent, pillent et tuent, dénaturant par là le message christique de bonté, d'amour et de paix.

Expérience vertigineuse que de voir ces hommes, que l'on devine profondément sincères, se demander très sérieusement quel sort réserver à des êtres dont nous avons admis depuis longtemps qu'ils étaient de la même espèce que nous, quels que fussent par ailleurs leurs idoles, leurs cultes, leurs croyances.

Dans La laïcité au regard du Coran, Ghaleb Bencheikh se livre, mutatis mutandis, au même exercice d'interprétation des Ecritures. Musulman que l'on sent profondément respectueux du texte sacré, il tente de revenir à ce qu'il appelle l'"intention initiale" du Prophète, de la distinguer de tel ou tel verset qui, isolé, peut justifier les pires excès: crimes au nom d'Allah, dictatures islamiques, infériorisation des femmes, etc.

La question, pour la mécréante que je suis, n'en reste pas moins entière: entre Bencheikh et les Frères musulmans, tout comme entre Las Casas et Sepulveda, y a-t-il autre chose qu'un supplément d'humanité ? Je m'explique: n'est-il pas vain de chercher dans un texte, quel qu'il soit, la réponse unique, définitive et absolue à ses questions ? Et surtout, la réponse que l'on finit par construire, pour soi, n'est-elle pas avant tout le produit d'une conscience humaine bien plus que d'une inspiration divine ? Si Las Casas et Bencheikh sont guidés par leur foi dans leur quête éthique, si cette référence divine peut leur servir de caution morale auprès de ceux que menace la tentation obscurantiste, ma foi (?), c'est tant mieux. Mais on ne m'ôtera pas de l'idée que ces hommes-là ont avant tout ceci d'extraordinaire qu'au-delà de leur foi, ils ont cette étincelle d'humanité, et que c'est cette étincelle, bien plus que leur foi, qui leur sert de guide.

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