Enseignement: mettre fin à l'anarchie génératrice d'inégalités

Publié le par Nadia Geerts

Le nouveau décret de Marie Aréna, qui vise à réglementer les inscriptions, suscite multes protestations. Et pourtant, bien qu'on ne puisse me soupçonner de sympathie outrancière pour la ministre-présidente, cette fois, je trouve que son projet a du bon.

Pour avoir vécu les affres de l'inscription dans le secondaire, je sais à quel point la situation est complètement anarchique, et favorise donc de toute évidence les parents qui disposent à la fois du temps et de l'information nécessaires pour faire le bon choix au bon moment: telle école inscrit à partir du 15 novembre - et le 16, toutes les places sont prises -, telle autre en décembre, telle autre en février ou en avril. Et je ne parle même pas ici de l'enseignement libre, lequel inscrit parfois les enfants en première secondaire alors qu'ils ne sont encore qu'en 5ième primaire... sur liste d'attente, bien entendu.

Déterminer une date unique à partir de laquelle toutes les écoles débuteraient les inscriptions est dès lors de nature à simplifier la procédure. Et qui dit simplifier, dit favoriser la mixité sociale par laquelle passe nécessairement le combat pour l'égalité des chances.

L'école, aujourd'hui, renforce les inégalités sociales plutôt que de les atténuer. Ce n'est pas une fatalité. D'autres pays paraissent réussir mieux que nous ce défi de la mixité sociale. Et cela passe inévitablement par quelques coups de canif dans le sacro-saint respect de la liberté de choix des parents. Car cette liberté n'a jamais amené, de mémoire d'enseignante, aucun ministre - fut-il un indécrottable socialiste - à faire le choix pour son enfant d'une école en "discrimination positive". Et je dis ça sans aucune animosité à l'égard de ces ministres, dès lors que

- tout parent veut le meilleur pour son enfant

- un ghetto n'est jamais "le meilleur"

- tant qu'à choisir un ghetto, mieux vaut un ghetto doré qu'un ghetto sinistré.

Or, certains parents sont mieux armés que d'autres pour trouver ce "meilleur" pour leur progéniture. D'autres, mal informés, peu scolarisés eux-mêmes, croient naïvement qu'une école égale une école et que celle du bout de la rue fera donc l'affaire. Et ils auraient raison, si dans l'école du bout de la rue se côtoyaient des enfants de tous milieux socio-culturels, au lieu que s'y retrouvent des enfants qui cumulent les handicaps en tous genres.

Certains crient au nivellement par le bas. D'abord, la proportion de "cancres" est-elle telle en communauté française qu'il faille craindre une véritable invasion de bonnets d'ânes et autres voyous dans les écoles les plus huppées ? Ensuite, une légère (et hypothétique) baisse de niveau des écoles les plus favorisées, parallèle à une hausse de niveau des écoles jusqu'ici considérées comme des circuits de relégation, ne vaut-elle pas mieux que la véritable bombe à retardement sociale sur laquelle nous sommes assis en ce moment ? Des jeunes sortent de l'enseignement secondaire avec un diplôme qui, théoriquement, leur donne accès à une formation supérieure, mais qui, en pratique, ne vaut hélas strictement rien. Des enseignants en sont encore à alphabétiser à l'heure où d'autres enseignent Rimbaud ou Mallarmé. Le taux de chômage des jeunes est préoccupant, la violence dans certaines écoles endémique, et la mixité - qu'elle soit d'ailleurs sociale, culturelle ou sexuelle - y est réduite à l'état de mythe.

Alors oui, on peut pérorer entre enseignants privilégiés sur la baisse de niveau dans nos écoles - et c'est sans doute une réalité. Mais en attendant, des pans entiers de l'enseignement sont sinistrés, et fût-ce par égoïsme, par intérêt bien compris, nous aurions bien tort de ne pas nous en préoccuper. Lorsqu'une société fabrique des exclus, c'est toute la société qui se met en danger.

Alors oui, Madame Arena a raison de vouloir mettre un peu d'ordre dans tout ça. Mais...

La logique voudrait qu'elle aille plus loin, en réclamant la disparition de l'enseignement libre par exemple, puisque ce dernier ne sera de toute évidence pas concerné par les nouvelles mesures. Dès lors, les parents qui souhaiteront pour leur enfant une école d'"élite", ceux qui préféreront les envoyer dans un ghetto doré, n'auront que plus encore tendance à envoyer leurs enfants dans le "libre". Fusionnons donc enfin les réseaux, ainsi que le préconise l'APED (l'Appel pour une école démocratique: http://www.ecoledemocratique.org/), entre autres propositions intéressantes et bien plus audacieuses que celles de la ministre, qui risquent de ne pas changer grand chose sur le terrain, in fine.

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