Etre, dire, montrer

Publié le par Nadia Geerts

La liberté de conscience, cela va de soi, ne va pas sans liberté d'expression. Que serait en effet la liberté de conscience si elle ne s'accompagnait pas de la liberté d'exprimer ses convictions ? Cela nous ferait une belle jambe, si nous n'étions autorisés à penser qu'à condition de taire, et menacés de poursuites pénales sitôt que nous prétendons exprimer ce que nous pensons. Aussi suis-je une farouche militante de la liberté d'expression, condition sine qua non de la démocratie.

Encore faut-il s'entendre sur ce qu'est la liberté d'expression, sur sa portée et sur ses limites. La calomnie, par exemple, est de toute évidence un détournement de la liberté d'expression. Aussi faut-il, - comme le rappelait le Procureur du Roi lors de l'audience du procès qui m'opposait récemment, aux côtés de RésistanceS et de l'agence de presse Belga, à Belgique & Chrétienté et Alain Escada - disposer d'éléments suffisants permettant d'avancer ce qu'on avance (voir http://nadiageerts.over-blog.com/article-5456809.html).

Soit. Mais ceci vaut pour les faits, non pour les convictions. Si je suis intimement convaincu que l'univers a été créé par Mireille Mathieu et Donald Duck (comme le représentait un savoureux dessin déjà ancien de Philippe Geluck), je n'offense personne, si ce n'est le bon sens. De même, si je suis catholique, musulman, athée ou juif pratiquant, j'ai de toute évidence le droit de le dire, même si ce faisant, je choque ceux qui ne partagent pas mon opinion et estiment que je fais fausse route, voire que j'insulte leur conception personnelle de la Vérité.

Les convictions philosophiques doivent donc avoir le droit de s'exprimer. Sans cela, pas de démocratie qui tienne. Et ce, même si cela doit mener à des conflits, verbaux s'entend. Le respect des idées, qui prétend trop souvent se substituer à celui des personnes ou se confondre avec lui, est un concept fallacieux, qui tend à museler toute pensée critique. En démocratie, il importe que l'on ait le droit de critiquer les idées, toutes les idées. De dire que celle-ci nous paraît absurde, celle-là dangereuse, telle autre potentiellement liberticide.

Faut-il pour autant afficher ses convictions philosophiques en tout lieu ? Est-ce violer la liberté d'expression que d'établir des règles qui limitent le port de signes d'appartenance religieuse, politique ou philosophique ? Je ne le pense pas.

D'abord parce que ces règles, ne l'oublions pas, ne s'appliquent qu'à certains lieux, dont le législateur estime qu'ils doivent rester neutres, en tant qu'ils constituent une émanation de l'Etat. C'est le cas de l'école officielle ou des administrations, ou encore des hôpitaux publics. Autrement dit, rien n'interdit à un athée, à un musulman, à un républicain ou à un socialiste de travailler dans ses lieux, ni d'exprimer ses convictions lors de discussions avec ses collègues, tant qu'il accepte d'apparaître comme neutre dans l'exercice de ses fonctions.

Ensuite parce que la liberté de dire n'est pas celle de montrer. Dans une administration publique, je peux dire que je suis fumeur, mais je ne peux pas fumer. Je peux raconter à mes collègues mes dernières vacances dans un camp naturiste, mais je ne peux pas m'adonner au naturisme. Je peux dire que je fréquente la mosquée le vendredi ou que je porte le voile, mais je ne peux pas dérouler mon tapis de prière ou porter le voile. Est-ce une limitation de ma liberté d'expression ? Sans doute. Mais est-elle inacceptable ?

A ce stade, certains doivent déjà fulminer en me voyant mettre sur le même pied le fumeur, le naturiste et le croyant. Je les rassure: j'ajoute bien volontiers l'athée à la liste, qui sera prié de ne pas exhiber son flambeau laïque ou son t-shirt "A bas la calotte". Mon propos, en effet, est seulement de rappeler que la cohésion sociale implique le respect de certaines règles relatives à la vie en collectivité. Car si chacun se comportait, dans un lieu public, exactement comme ça lui chante, cette cohésion sociale serait mise en danger. J'imagine avec effroi l'ambiance d'une salle des professeurs dans laquelle chacun arborerait ses convictions sur son t-shirt. Nous n'aurions plus affaire à des collègues enseignants mais à des militants de diverses causes probablement peu compatibles entre elles. J'en reviens donc à mon dada: la territorialité. Une société sécularisée est une société qui, par définition, distingue le temporel du spirituel, assignant par là un lieu à ce dernier et lui refusant le droit de légiférer dans la sphère temporelle.

Bref, il faut que des règles communes existent, et qu'elles soient établies non au nom de Dieu - car sinon il faudrait tenir compte des convictions philosophiques de chacun, ce qui vouerait l'entreprise à l'échec ou mènerait à la domination absolue d'une conviction sur toutes les autres - mais au nom du vivre ensemble. C'est en son nom qu'on a interdit récemment aux fumeurs d'en griller une au restaurant; c'est en son nom qu'on interdit la nudité en public; c'est en son nom qu'on peut, me semble-t-il, imposer à chacun une certaine retenue dans l'expression de ses convictions philosophiques. Car dire n'est pas montrer.

 

 

Oh, j'oubliais: avant qu'on me taxe d'islamophobie: je n'ai peur ni des fumeurs, ni des naturistes, ni des musulmans.

Publié dans Laïcité - religions