Tariq Ramadan, qui êtes-vous ?

Publié le par Nadia Geerts

Note préliminaire: ce long article m'a paru nécessaire pour rendre compte de la difficulté qu'il y a à cerner Tariq Ramadan. D'autre part, j'ai voulu éviter de faire ce que beaucoup de ses détracteurs font, à savoir le condamner sans étayer leur jugement par des éléments concrets.

  

La controverse née du refus de l'ULB de vous accueillir dans ses murs m'a donné l'envie de remonter à la source pour tenter de répondre à cette question essentielle : qui êtes-vous ? Le « prédicateur fondamentaliste soft »[1], voire le dangereux islamiste que certains dépeignent, ou un musulman profondément démocrate et respectueux des valeurs fondamentales de notre société, diabolisé pour l'unique raison qu'il serait musulman ?

Il va de soi en effet, en tout cas à mes yeux, qu'une université qui, depuis sa fondation, défend les valeurs des Lumières ne peut être sommée, au nom de la tolérance, du respect ou du libre examen, d'offrir une tribune à des ennemis avérés de ceux-ci. Aussi espèré-je que jamais l'ULB ne permettra à un Jean-Marie le Pen ou à un Filip Dewinter de répandre ses propos nauséabonds sur son campus. Et que leurs éventuels alter ego islamistes ne bénéficieront jamais de plus de « tolérance » au motif qu'une certaine bien-pensance interdirait d'ostraciser un quelconque musulman, fût-il fervent adepte de la charia.

En revanche, il va de soi aussi à mes yeux qu'une université qui défend le libre examen doit permettre à ceux qui la fréquentent d'exercer leur libre examen en confrontant leur esprit critique à diverses opinions, diverses sensibilités, pour peu bien sûr que celles-ci soient respectueuses des valeurs de la démocratie et des droits de l'homme.

Toute la question se résume donc, pour moi, à celle-ci : « Tariq Ramadan, qui êtes-vous ? ».

 Aussi espérais-je beaucoup de votre intervention lors de la conférence qui se tenait ce vendredi 2 mars 2007 aux facultés universitaires Saint-Louis, à l'initiative de Femmes musulmanes de Belgique et de Loqman, sur le thème « Islam, femmes et droits humains »[2].
Devant un public manifestement très majoritairement acquis, vous avez fait un exposé brillant sur « Le concept des droits humains à la lumière de l'Islam et de l'Occident ». Brillant, mais nébuleux.
Dissertant sur les droits humains, vous avez réussi le tour de force de proclamer à la fois leur historicité et leur universalité, et de pointer la proximité entre Sartre et l'Islam en ce qu'ils renverraient tous deux à la responsabilité individuelle, mais aussi entre Descartes et la tradition musulmane dans le rapport au doute.
Vous avez distillé  vos critiques à la fois à l'encontre de ceux qui s'arrogent le droit de condamner ici-bas au nom d'un verset du Coran et à l'encontre des « rationalistes dogmatiques », les renvoyant dos à dos au nom de l'humilité intellectuelle et de l'intelligence.
À l'issue de votre intervention, chacun dans cet auditoire par ailleurs plein à craquer pouvait être rassuré, ayant trouvé dans vos propos de quoi apaiser ses craintes éventuelles : vous vous êtes habilement profilé à la fois comme un bon musulman, attaché au retour au texte révélé et à la réaffirmation de la dignité de la tradition islamique, et comme un homme éclairé, pourfendeur des dogmatismes, ami des philosophes autant que des « savants » (c'est-à-dire des docteurs de la foi), des droits humains, des femmes et de la raison. Le tout au nom du Coran, que vous avez adroitement dédouané de toute responsabilité dans les excès commis en son nom, les imputant plutôt à la tradition ou au contexte historique.

Soit. Pourquoi vouer aux gémonies, en effet, un homme qui donnerait aux musulmans d'Europe le moyen de concilier leurs convictions religieuses avec le respect des valeurs fondatrices des sociétés dans lesquelles ils vivent ? Comme vous le disiez vous-même en guise d'introduction à votre intervention, les chemins sont multiples qui mènent à l'universel.

Cependant, à l'issue de cette première partie, je restais sur ma faim. Pas plus que vous n'aviez tenu de propos réellement inquiétants pour un démocrate, vous n'aviez en effet pris position sur le moindre point précis qui nous aurait permis, à nous observateurs soucieux de mieux vous cerner, de comprendre comment, concrètement, vous comptiez articuler le respect des droits de l'homme et les prescrits coraniques.
C'est donc le débat qui suivit qui m'apporta un début de réponse à cette question, et plus particulièrement la question du port du voile à l'école, à laquelle vous fîtes une réponse révélatrice de l'ambiguïté de votre discours relativement à la laïcité de l'Etat.
Comprenez-moi bien : bien qu'opposée au port du voile à l'école, je ne considère pas systématiquement ceux qui estiment préférable de l'autoriser comme de dangereux anti-laïques. Je conçois en effet que nous puissions diverger de vue quant à la meilleure manière d'atteindre un objectif commun, tel que l'intégration ou l'émancipation[3].
Je ne vous reprocherai donc pas de considérer la loi française comme une « loi linéaire qui ne résout rien ». C'est d'ailleurs la position qu'a défendue avant vous Dan Van Raemdonck, et ce serait faire preuve de mauvaise foi ou de racisme que d'attendre de vous patte plus blanche sur ce chapitre que de Monsieur Van Raemdonck.
En revanche, vous avez d'emblée affirmé que ce n'était pas à la société laïque de faire de la théologie, autrement dit de déterminer les pratiques religieuses, qualifiant cette attitude de digne de l'époque coloniale. Ce faisant, vous avez induit la confusion dans le débat, feignant de croire qu'interdire le port du voile à l'école équivalait à interdire purement et simplement le port du voile. Or, déterminer les pratiques religieuses, autrement dit « faire de la théologie » est à mille lieues de l'approche laïque, laquelle se fiche d'ailleurs souvent comme d'une guigne de ce que dit le Coran en matière de voile, dès lors qu'elle considère que ce n'est pas au texte religieux de déterminer la manière dont on vit en société. Non, ce que prétend la laïcité, c'est circonscrire le religieux à un territoire précis, lui interdire d'envahir l'espace public, ou pire, de se poser en instance supérieure régulatrice du vivre ensemble. Autrement dit : faire de la religion une affaire privée. Libre à la femme musulmane de penser que le port du voile est, comme vous le dites, un « acte de foi », mais cela ne l'autorisera jamais à enfreindre les règles qui valent pour tous et, en l'occurrence, lui imposent de ne pas afficher de signe d'appartenance religieuse ostensible dans certains lieux qui appartiennent à la sphère étatique,... - école, tribunal, administration, ...

Et c'est là que vous m'inquiétez, Monsieur Ramadan. Vous pensez rassurer le public en soulignant que Caroline Fourest, lorsqu'elle vous cite[4], omet une phrase prétendument essentielle. Et cette phrase, selon vous, dit qu'il n'y a aucun problème à  observer la Constitution en Occident, puisque rien dans les constitutions occidentales ne contredit l'Islam. Mais en réalité, ce que vous affirmez, ce n'est rien d'autre que la supériorité des lois islamiques sur les lois séculières. Nous avons bien de la chance, en quelque sorte, que rien dans les Constitutions des Etats occidentaux ne contredise l'Islam, car sinon, votre choix serait vite fait. Madame Fourest n'a donc en l'occurrence en rien tronqué vos propos, contrairement à ce que vous prétendez.
De manière générale d'ailleurs, vous fondez votre raisonnement, aussi progressiste puisse-t-il parfois paraître, sur le retour au texte révélé. L'autorisation du divorce ? Vous vous référez au Coran pour montrer que jamais le prophète n'a empêché une femme de quitter son mari ou son fiancé sous le seul prétexte qu'il ne lui plaisait pas, qu'il n'était tout simplement (sic) « pas beau ». Le droit de changer de religion ? A nouveau, vous reconnaissez l'existence d'un hadith disant « Tuez-les tous », mais vous soulignez que le prophète n'a, lui, jamais tué pour ce motif, ce qui permet le « doute raisonnable ». La Déclaration islamique des droits de l'homme ? Vous ne la délégitimez que parce que la charia sur laquelle elle se fonde est un terme polysémique qui désigne dix-huit écoles de pensée différentes.
Autrement dit, si je vous ai bien suivi, votre beau discours sur l'historicité des textes ne vaut absolument pas pour le texte révélé qu'est le Coran. Face à une question éthique, politique ou philosophique, vous invoquez le Coran et les « savants », reconnaissant d'ailleurs volontiers que votre modèle de société avait cours au VIIième siècle et n'est pas transposable aujourd'hui. Hélas ?
Cette insistance sur le retour au texte vous conduit même à réfuter certaines lectures modernes dudit texte : ainsi prétendez-vous que les interprétations du Coran niant que le foulard soit une obligation sont toutes coloniales et post-coloniales, ce qui, sous-entendez-vous, suffit à les discréditer. D'ailleurs, ironisez-vous, il y a des choses que tout musulman sait, même si elles ne sont pas écrites dans le Coran : ainsi de l'obligation des cinq prières quotidiennes... ou du voile. Impossible dès lors de lire le Coran sans la Sunna, dites-vous.
En somme, tout se trouve dans des textes datant du VIIième siècle, qu'il ne s'agit que de relire, et dont les principes fondateurs, dites-vous, sont au nombre de cinq : Etat de droit, citoyenneté égalitaire, suffrage universel, séparation des pouvoirs et « accountability » (responsabilité politique).
Ultime pirouette ? Comment, Monsieur Ramadan, pouvez-vous concilier votre prétendu attachement à un Etat de droit ou à la séparation des pouvoirs avec votre opinion qu'« il faut respecter la Constitution et la loi à partir du moment où «tout ce qui dans ce pays, d'un point de vue social, culturel, économique et légal, ne s'oppose pas à un principe islamique (...) devient islamique».
Comment conciliez-vous votre attachement à la libre conscience individuelle (vous savez, ce principe sartrien que vous évoquiez) avec le fait que pour vous, les droits humains s'accompagnent d'une responsabilité que votre foi vous dicte envers les autres hommes ?

J'aurais aimé que vous répondiez à toutes ces questions. J'aurais aimé assister à un véritable débat contradictoire entre vous, Dan Van Raemdonck ou Nadia Oulehri, comme j'aurais aimé, par exemple, que vous acceptiez de participer à l'émission que réalisait Mohamed Sifaoui sur votre personne (voir à ce sujet le débat sur Europe 1 entre vous et Monsieur Sifaoui : http://www.tariqramadan.com/rubrique.php3?id_rubrique=53). Comme j'aurais aimé moins d'arrogance de votre part, ce vendredi, lorsque vous vous plaisiez à inciter tel ou tel membre du public à lire un peu, fatigué que vous étiez d'expliquer cent fois la même chose.

 Il est possible qu'on vous comprenne mal, Monsieur Ramadan. Mais avouez que vous ne faites pas grand chose pour être plus clair. Sur la question du moratoire sur la lapidation, par exemple, qu'avez-vous voulu dire exactement ? Qu'il fallait simplement s'asseoir et réfléchir un peu (en relisant le Coran et la Sunna pour savoir s'il existait un « doute raisonnable » permettant de mettre en cause cette pratique barbare ?) ou qu'il fallait se diriger résolument vers son abolition, mais que des questions de stratégie politique commandaient de passer par la revendication d'un simple moratoire ? Votre  réponse à un internaute sur votre propre site internet est pour le moins inquiétante de ce point de vue : vous dites en effet « Je n'ai rien rendu illicite, je dis que "adam tawfîr ash-shurût" (l'impossible réunion des conditions) exige la suspension de l'application des peines. » Une fois encore, nous avons bien de la chance que les conditions ne puissent plus être réunies ... (http://www.tariqramadan.com/article.php3?id_article=289&var_recherche=lapidation)

Si, comme d'autres, je vous avais mal compris, n'hésitez pas à rectifier. Je vous envoie cet article et publierai volontiers votre réponse ici même. Pour le plus grand bien du libre examen.

 


   

 
[1] Comité belge Ni Putes Ni Soumises : « Tariq Ramadan à l'ULB : l'université du libre examen mérite mieux ! »
 
 
[2] avec comme conférenciers, outre Tariq Ramadan, Dan Van Raemdonck et Nadia Oulehri, Sophie Léonard animant la soirée.
 
 
[3] D'autres, évidemment, ne cherchent ni l'une ni l'autre, qu'ils veuillent asservir la femme ou préserver une fantasmatique homogénéité culturelle. C'est précisément là que les fascismes vert (islamiste) et brun se rejoignent.
 
 
[4] «Comme résident de ce pays ou comme citoyen, je respecte la Constitution. C'est un principe islamique» [dit-il]. Mais une précision de taille vient donner un tout autre sens à cette déclaration d'intention. Il précise en effet qu'il faut respecter la Constitution et la loi à partir du moment où «tout ce qui dans ce pays, d'un point de vue social, culturel, économique et légal, ne s'oppose pas à un principe islamique (...) devient islamique». (cassette de Tariq Ramadan, Vivre en Occident: les cinq fondements de notre présence, partie II, QA 40, Tawhid)

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