Tariq Ramadan et l'ULB : de quoi parle-t-on, à la fin ?

Publié le par Nadia Geerts

Suite au refus du recteur de l’ULB d’accueillir Tariq Ramadan, invité par le Cercle du Libre examen et le Cercle des Etudiants arabo-européens, la polémique enfle et, me semble-t-il, loin de clarifier le débat, l’obscurcit. Le uns répètent que Ramadan et dangereux pour la démocratie, les autres que rien dans ses propos ne justifie pareille accusation. Les uns crient à la censure, les autres à la défense des valeurs démocratiques. Tous se réclamant in fine du libre examen.

 

-         La « censure » : on peut gloser à l’infini sur le bien-fondé de la décision de l’ULB. Mais soyons sérieux : Ramadan jouit d’une visibilité médiatique extraordinaire. Entre ses conférences, ses cours, ses livres, ses cassettes, ses articles et son site internet, il est partout à la fois. Or, la véritable censure me semble consister en une interdiction radicale d’un auteur, la prohibition de ses écrits, le risque pour ses lecteurs de se voir poursuivi et condamné. Avec Ramadan, il faut bien admettre qu’on en est loin. Simplement, une université, après l’avoir accueilli plusieurs fois, décide qu’elle ne souhaite pas réitérer l’expérience. On peut le regretter, mais dénier ce droit à l’ULB serait ignorer que tout lieu privé a encore, en démocratie, le droit d’accepter ou de refuser que se tienne en ses locaux tel ou tel événement.

-         Le libre examen : si je devais le définir, je commencerais par parler de refus du dogme. Etre libre exaministe, c’est en effet examiner librement, c’est à dire sans accepter de voir sa liberté de conscience bridée par le respect d’une quelconque vérité prétendument révélée. Cette attitude intellectuelle laisse toute latitude au débat contradictoire, dès lors qu’il est évident que, si chacun de nous exerce son libre examen, nous arriverons à des conclusions sensiblement différentes sur bien des choses. Ramadan ne s’inscrit certainement pas dans ce cadre-là. Au contraire, sa démarche intellectuelle vise à retourner au texte sacré, le Coran, pour y trouver la réponse aux questions que pose le vingt-et-unième siècle. De son propre aveu, la société de référence est pour lui celle qui avait cours au septième siècle, au temps du Prophète, et les lois islamiques sont supérieures aux lois séculières[1]. La promotion du libre examen au sein de l’ULB doit-elle aller jusqu’à favoriser la libre défense de leurs idées par des intellectuels qui préfèrent au libre examen la soumission au texte sacré ? On peut certes penser qu’une telle « tolérance » l’honorerait. Mais ne pas aller jusque là rend-elle l’ULB indigne des valeurs qu’elle entend promouvoir ? Et surtout, si de telles idées doivent s’exprimer dans l’enceinte de l’ULB, cela n’exigerait-il pas à tout le moins un véritable débat contradictoire entre défenseurs d’une société laïque et nostalgiques d’un Etat islamique ?

-         La liberté d’expression : valeur centrale de nos démocraties, elle est brandie aujourd’hui par ceux qui reprochent au rectorat de l’ULB d’avoir usé de censure. Or, la liberté d’expression, même en démocratie, ne peut être totale. Ainsi, les incitations à la haine raciale sont-elles punissables, et c’est fort bien ainsi. La ligne de démarcation, me semble-t-il, ne doit pas distinguer les idées qui me plaisent de celles qui ne me plaisent pas, mais celles qui sont dangereuses de celles qui sont simplement différentes et exigent qu’on soit prêt à se battre, à l’instar de Voltaire, pour qu’elles puissent être exprimées.
Qu’est-ce qu’une idée dangereuse ? A mon sens, c’est une idée qui risquerait, si elle s’exprimait librement, d’aboutir à la remise en question de la liberté d’expression pour autrui, pour peu qu’il pense différemment. Il ne faut pas, en d’autres termes, que la liberté d’expression serve d’argument à ceux qui veulent abolir cette même liberté d’expression.

 

 

 

[1] Voir à ce sujet mon article : « Tariq Ramadan, qui êtes-vous ? » (http://nadiageerts.over-blog.com/article-5877431.html)

 

 

 

 


 

 Alors, Tariq Ramadan professe-t-il des idées dangereuses ou simplement différentes ? A chacun d’en juger, en exerçant son libre examen …

 

 (ce texte a été publié ce 15 mars 2007 en pages Débat de la Libre Belgique: http://www.lalibre.be/article.phtml?id=11&subid=118&art_id=337771)

 Resituons les termes de la polémique :

-         le « débat contradictoire » : comme son nom l’indique, c’est un débat qui met en présence des points de vue différents, voire inconciliables, sur un même thème. En l’occurrence, le thème choisi était "La société dominante n'est-elle pas plus communautariste que les minorités ?" et les intervenants prévus initialement étaient Didier de Laveleye et Mohsin Mouedden, Philippe Grollet n’ayant semble-t-il été invité qu’en dernière minute et, peut-on craindre, en guise de « caution morale ». Or, quel point de vue contradictoire pouvait-on attendre de Mohsin Mouedden ou de Didier de Laveleye (MRAX) ? Pour avoir été confrontée à l’un et à l’autre dans les débats précisément contradictoires, je sais à quel point ils soutiennent l’un et l’autre un relativisme culturel qui fait la part belle au respect des préceptes islamiques, sans trop se préoccuper de la remise en cause qu’une interprétation radicale de ceux-ci entraîne quant aux valeurs fondamentales de notre société sécularisée (séparation des Eglises et de l’Etat ou mixité, par exemple). S’agissant de communautarisme, puisqu’il s’agissait là du thème central du débat « contradictoire », quelle contradiction pouvait-on donc attendre d’une rencontre entre ces trois intervenants ?
Alors oui, cent fois oui, au débat contradictoire. Mais non à des simulacres de débat. Que Tariq Ramadan soit confronté à Caroline Fourest, à Elie Barnavi, à Leila Babès, à Henri Pena-Ruiz, à Michel Onfray, à Chemsi-Cheref Khan, à Guy Haarscher, à Mohamed Sifaoui  ou à Michèle Vianès, et je me battrai pour que le débat puisse avoir lieu, à l’ULB comme ailleurs.

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