Un féminisme voilé ?

Publié le par Nadia Geerts

Les banlieues françaises voient aujourd'hui émerger un "féminisme voilé" né en réaction au mouvement "Ni putes ni soumises", qu'il considére comme "un féminisme qui repose sur une caricature de l'arabe voleur, violeur et voileur" véhiculant "les présupposés idéologiques du féminisme blanc". Ce "féminisme voilé" prétend concilier le respect des préceptes de l'islam avec la lutte contre le sexisme et pour l'émancipation féminine.

Passons sur la désormais traditionnelle suspiscion de colonialisme, voire de racisme larvé.

Il me semble quant à moi qu'il s'agit moins ici d'une opposition entre un quelconque "féminisme blanc" et un féminisme "indigène (du nom du "collectif des féministes indigènes"), qu'entre un féminisme universaliste et un féminisme différentialiste, tel que l'a théorisé Elisabeth Badinter dans son livre "Fausse route".(1)

Le féminisme différentialiste, en effet, revendique des droits différents pour les femmes parce qu'elles sont femmes. Il met l'accent sur leurs spécificités de femme, leur "nature" différente de celle des hommes, pour revendiquer, par exemple, une représentation garantie dans les instances politiques. Il s'agit d'une démarche essentialisante, qui court le risque de figer chacun dans son appartenance sexuelle, enjoignant à chacun de se conformer aux prescrits de son sexe "naturel": aux femmes la douceur, l'empathie, l'émotion, la maternité. Aux hommes l'esprit d'entreprise, la combativité, la rationnalité. Avec le risque inhérent à toute démarche de type "communautariste": celui de glisser insidueusement du droit à la différence à la différence des droits.

Le féminisme universaliste, quant à lui, présuppose que la femme est "un homme comme les autres" et qu'on ne saurait donc l'enfermer dans sa condition de femme, que ce soit en lui imposant des devoirs particuliers en raison de son sexe ou en lui garantissant des privilèges pour la seule raison qu'elle est femme. La femme, comme l'homme, doivent être libres d'échapper autant que possible à leurs déterminismes sexuels pour se définir en tant qu'humains, avant tout. Un féminisme qui se définit comme humaniste avant tout, en quelque sorte.

Le "féminisme voilé" me paraît sans conteste appartenir à la première catégorie de féminisme. Je n'ai nulle intention de contester l'authenticité de ce féminisme, mais seulement de pointer en quoi ce dernier, tout en revendiquant sans doute une certaine émancipation pour les femmes, ne s'en fonde pas moins sur un sexisme principiel qui instaure à chacun des deux sexes des droits et des devoirs particuliers dictés par une "nature" indépassable. Ce qui l'amène à revendiquer le port du voile, lequel est pourtant de toute évidence un prescrit religieux sexué, si pas sexuel.

Comment ne pas se réjouir, en contrepoint à ce "féminisme voilé", de l'apparition depuis quelques années, en France également, de mouvements musulmans laïques, revendiquant un islam libéral et républicain ? Ainsi du "Manifeste des libertés", publié en février 2004 à l'initiative d'Aziz Sahiri (président et membre fondateur du Mouvement des musulmans laïques de France), de l'écrivain Malek Chebel et de l'ex-députée européenne Djida Tazdait. Ce manifeste, qui prône un islam libéral et républicain, revendique l'égalité des droits entre hommes et femmes, lutte contre l'homophobie et l'antisémitisme, et prend clairement position contre le port du voile.

En Belgique est actuellement en cours de création un Institut d'humanisme musulman, dont la première conférence est annoncée pour le 19 avril prochain. Nul doute que j'aurai l'occasion de vous en reparler.

 

(1) voir à ce sujet mon article "Le féminisme aujourd'hui" publié dans le n° 154 de Morale Laïque, 1er trimestre 2007.

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